Archive for the 'Livres/oeuvres cultes' Category

“La solitude du coureur de fond” : liberté, monologue et délinquance.

Finalement, je ne sais pas si le roman “social” existe vraiment.

Un texte narratif met en scène le plus souvent un seul personnage, éventuellement deux ou trois, rarement plus. Et même dans les situations de polyphonies narratives (= plusieurs narrateurs qui disent “je” et racontent l’histoire, comme dans le somptueux Tandis que j’agonise de Faullasolitudeducoureurdefond.jpgkner), l’auteur ne parvient qu’à juxtaposer les narrations ou les aventures individuelles.

Ainsi dans les grands textes “sociaux” (pour ne pas dire socialistes) comme Germinal, l’auteur ne peut qu’alterner entre héros et collectivité (les mineurs, les grévistes, les propriétaires, etc…), sachant que c’est l’individu solitaire qui est au coeur de l’aventure, même lorsque celle-ci est aussi l’affaire d’un groupe.

Autrement dit, le Roman renvoie plus à l’individualité d’un “je” qu’à un “nous” hypothétique et faiblement productif littérairement (je ne connais pas de roman célèbre utilisant le “nous” pour la narration… mais ça existe peut-être). 

Du “Je” individuel à… l’individualisme, il n’y a qu’un pas.

Le roman moderne serait  le lieu d’émergence d’une subjectivité particulière (narrateur ou héros) qui affirme son identité, ses opinions et son corps. Le roman apparaît donc d’autant moins social qu’il nous présente des asociaux enivrés de leur liberté ou de leur parole.

Or c’est justement bien un individualiste libertaire et asocial que nous propose La solitude du coureur de fond d’Alan Sillitoe, court chef-d’oeuvre britannique (71 pages!) paru en 1960.

Smith, un jeune ado détenu en maison de correction, prépare une course de fond sous le contrôle du Directeur de la Prison. Celui-ci compte bien  remporter la compétition afin de décrocher le “Ruban bleu” grâce à notre Smith coureur-narrateur.

Les entraînements du délinquant sont autant de longs monologues intérieurs qui miment tant la foulée du jeune athlète qu’une parole qui fouille dans la mémoire d’un individu révolté. Une sorte de psychanalyse par le jogging et par le récit. A chaque entraînement, le passé du jeune prolo, prêt à n’importe quel délit pour améliorer son quotidien minable, remonte à la surface.

On le comprend : la course à pied devient une métaphore de la vie et de la survie.

Elle permet l’émergence d’une parole et d’une pensée : Smith se construit en s’opposant à la prison et à la société de contrôle. Certains passages sont très clairs à ce sujet. Par exemple, lorsque Smith évoque les institutions et les lecteurs (supposés bourgeois bien pensants… il n’a pas vraiment tort), ça donne :

“les types pour la loi comme vous et comme eux (les policiers), sont tous à la recherche de types hors la loi comme moi et comme nous (les délinquants), prêts à téléphoner aux flics au premier faux pas.”

Le “je”/”nous” s’oppose au “vous”/”eux” et même le sport finit par être un lieu de lutte où la société capitaliste tente de contrôler les corps (et donc les esprits) en les soumettant au culte de la médaille et de la performance. Smith n’a que faire du “Ruban bleu” et va tout faire pour perdre une course qu’il pourrait aisèment gagner. Pour cela, il s’offre le luxe intellectuel de faire des distinctions lexicales : il aime courir (running) mais méprise la course (de compétition, racing).

Il y a là de l’anarchisme et de l’esprit libertaire. Mais aussi une forme de subversion, voire de délinquance, intellectuelle : Smith, pourtant un ado, tente constamment de comprendre les mots, de les définir, de leur conférer une valeur personnelle (par exemple : “je vais lui montrer ce que ça veut dire l’honnêteté”) pour mieux dévaloriser leur signification communèment admise.

Bref, la délinquance est linguistique, voire littéraire puisque Smith-le-voyou se paie le luxe, après un ultime cambriolage, de porter ses aventures par écrit… juste pour choquer le bourgeois. Et pour nous offrir un grand texte de littérature populaire, marginale et libertaire.

A lire et à relire.

(en poche, aux éditions Points, env 4,50 euros)

“Le Petit Malheureux” de Guillaume Clémentine : des débuts prometteurs…

clementine.jpgJ’ai quelques scrupules à classer “Le Petit malheureux” de Guillaume Clémentine (éditions Motifs, env. 5 euros) dans ma rubrique “Bouquins cultes”.

Face à “Sur la Route” ou au “Choix de Sophie”, il ne fait tout simplement pas le poids.

J’ai découvert cet ouvrage lors du Salon du Livre en 2000. Il est paru pour la première fois aux excellentes éditions du Serpents à Plumes, aujourd’hui défuntes, et il demeurait introuvable jusqu’à sa récente réédition (réédition qui prouve d’ailleurs que le livre a un potentiel commercial certain).

Malgré quelques réserves, je crois que ce texte paru en 1999 (en fait un recueil de 6 nouvelles, avec en gros le même narrateur et le même ton) marquera, à sa façon, nonchalante et urbaine, la littérature française contemporaine.

Cette affirmation peut paraître risquée mais attendez la suite…

“Le Petit Malheureux” raconte le quotidien, les rêves, les fantasmes et les frustrations d’un jeune parisien arty au RMI.

Le ton est moderne, vif, tranchant, drôle, voire drôlissime et les situations sont toutes piquantes, étonnantes et souvent gentiment subversives (le narrateur érémiste insulte un couple d’amis bobo et leur siffle leur whisky) voire délirantes (le narrateur se rêve en champion cycliste kidnappé par Saddam Hussein…).

La plupart des passages fonctionnent parfaitement et l’ensemble est brillant pour un premier “roman” (ou recueil de nouvelles). D’autres sont un peu plus inégaux et s’enlisent dans le monologue (quelques lourdeurs) ou la blague potache soulante.

Alors qu’est-ce qui est culte ?

Et bien, disons, que Guillaume Clémentine est parvenu à rendre parfaitement le climat parisien des années 90-2000 : entre Guerre du Golfe (la première de 1991), précarité économique, sociale, amoureuse (le célibat), immobilier parisien, sexualité chaotique, humour de sale gosse, intellos précaires, alcoolisme mondain et shopping chez ED l’épicier, Clémentine a réussi à parler de nos vies avec… nos propres mots.

Et ça, ça devrait peut-être constituer une priorité des bouquins contemporains : nous parler de notre quotidien, sans concession démagogique (le narrateur passe son temps à insulter les petits bourges que nous sommes), avec une poésie d’autant plus efficace qu’elle est sobre.

Exemples textuels de cette poésie urbaine et simple :

“Alors, écoutez-moi bien, bande d’enculés : vivez, croissez, multipliez, enrichissez-vous par le travail et par l’épargne. Mais ne devenez pas grands-pères trop vite. Car le jour viendra où, même après mon troisième lifting, j’arriverai encore à baiser vos petites-filles [...]. Elles viendront à moi à vingt ans parce qu’elles verront qu’il reste encore un peu de vie en moi, et même en elles, malgré vous, avant que vous ne les ayez formatées!”

Et plus loin, après avoir insulté ses pseudos amis, le narrateur se retrouve à la rue et ça donne :

“Il fait nuit noire. Je m’enfonce dans Paris, les mains dans les poches de mon blouson en croûte de porc. Il fait froid. Je suis tout seul. Je suis un homme en fin de droits. C’est dimanche.”

Il y a du Bukowski, du Kerouac et un peu de Céline, chez Clémentine. Pas dans la pose ou l’affectation de références précieuses. Au contraire : il revivifie une littérature populaire et libertaire en l’appliquant naturellement à nos solitudes hypermodernes.

Il est l’écrivain d’aujourd’hui : entre plans culs foireux, hypocrisie consumériste, désespoir intellectuel et misère matérielle ou spirituelle.

Clémentine a (avait ?) un potentiel énorme : supérieur à Houellebecq à mon avis. Depuis ce livre, il n’a rien publié. A-t-il explosé en vol (alcool, dépression, chômage… pire) ? A-t-il arrêté d’écrire pour se ranger (travail, famille, patrie) ? J’avoue que je suis curieux de savoir…

Il a ouvert une voie (comme en alpinisme) : il faudra bien que quelqu’un, quelque part, écrive le grand roman de la génération 2000…

Voilà : c’est super facile à lire, c’est drôle, c’est profond et ça coûte que 5 euros!

A vot’ bon coeur… comme dirait Guillaume.

“Face aux ténébres” de William Styron : dépression et indicible

En relisant Le Choix de Sophie, le chef d’oeuvre roboratif de William Styron paru en 1979, j’ai remarqué la citation de Malraux en épigraphe : 

“… je cherche la région cruciale de l’âme, où le mal absolu s’oppose à la fraternité.”

Cette citation n’est pas seulement une piste pour comprendre Le Choix de Sophie (qui, en un mot, raconte le dilemme d’une mère dans l’enfer des camps de concentration et, en parallèle, rapporte l’apprentissage littéraire du narrateur). Elle permet également de saisir le dernier livre publié de Styron, Face aux ténébres sous-titré Chronique d’une folie.

Face aux ténébres, paru en 1990, est à l’origine le texte d’une conférence donnée dans une faculté de médecine psychiatrique. Ce court texte évoque, de l’intérieur et à la première styron2.jpgpersonne, la dépression (nommée parfois “mélancholie”) qui a mené Styron, en 1985, aux portes du suicide. Celui-ci ( ancien marine au physique de cowboy, romancier majeur, polyglotte et francophile) n’a finalement retrouvé le chemin de la paix qu’à l’aide d’une hospitalisation, expérience qui l’a sauvé de ses propres pulsions.

Dans son texte dense, intime et en même temmps pudique, Styron note la “banalité”de ce mal qui touche a priori tout le monde en général et les écrivains en particulier.

Il rappelle, entre autres, son amitié avec Romain Gary (dépressif et suicidé) et son admiration pour Camus (autre dépressif qui traita philosophiquement de l’idée du suicide, notion qui le tourmentait).

Plus précisèment William Styron cherche les causes de sa maladie et en évoque trois :

1. La perte et le deuil mal vécus. Styron a perdu sa mère à treize ans et il considère la mort du père ou de la mère pendant la puberté comme “un traumatisme capable parfois de provoquer des dégâts émotionnels virtuellement irréparables”.

2. L’usage inconsidéré de somnifères. Il en cite un particulièrement dangereux, l’Halcion, qui éveille des pulsions suicidaires chez ses utilisateurs.

3. L’alcoolisme. Styron a décidé rompre brutalement avec l’alcool (qu’il consommait massivement depuis des décennies) sans assistance médicale. Son corps s’est manifestement révolté contre le sevrage.

Ces trois points suffisent à expliquer de nombreuses choses.

Mais on peut en rajouter un quatrième qui semble moins avoué mais qui est tout aussi manifeste : l’indicible.

Face aux ténébres, paru six ans après Le Choix de Sophie, alors que le romancier est âgé de soixante ans, est le dernier texte de l’auteur.

Autrement dit, les ténèbres sont avant tout pour lui, le Silence, c’est-à-dire la fin de sa carrière littéraire. La folie et la dépression surgissent au moment où il n’y a plus rien à dire, plus rien à écrire pour celui qui a consacré sa vie à la parole romanesque.

Dès les premiers signes inquiétants de la maladie, Styron parle d’ailleurs d’”indicible” :

“J’éprouvais dans mon esprit une sensation proche, bien qu’indiciblement différente, de l’authentique douleur [...] Que le terme “indicible” s’impose à mon esprit n’est nullement fortuit…”

Le romancier aurait atteint une limite de la parole, limite qui serait celle de la douleur physique “indicible”. Cet indicible délimiterait la “région cruciale” de l’âme où se situerait le Mal absolu recherché dans Le choix de Sophie.

La dépression suicidaire serait en fait l’intériorisation d’une quête artistique paradoxalement couronnée de succès : après avoir recherché la source de la Barbarie, Styron l’aurait trouvée en lui-même, dans une zone opaque de son cerveau.

D’ailleurs, Face aux ténébres se conclut sur une forme d’équivalence : l’horreur de la dépression serait…

“… une image des maux de cet univers qui est le nôtre : la discorde et le chaos de notre quotidien, notre irrationalité, la guerre et le crime, la torture et la violence…”.

Styron, romancier, a cherché le Mal et l’a trouvé dans les récits de camp de concentration. La dépression, la fin des mots et de l’écriture, lui ont fait sentir que la source du mal est en nous, dans nos coeurs, nos cerveaux et notre chair qui se révolte quand elle le désire.

Existe-t-il une solution ? Oui : la musique. Styron cite la Rhapsodie pour Contralto de Brahms. Car la musique s’adresse avant tout aux sens, aux corps et pas à ces zones limitées de nos intelligences qui raisonnent, parlent ou pensent.

Un livre dérangeant qui nous introduit dans l’intimité d’un auteur immense. A lire si on aime Styron ou si l’on veut comprendre un peu mieux “le mal du siècle”.

“Alexis ou le Traité du Vain Combat” de Marguerite Yourcenar : dire la Maladie

“Grand Style”.

En général, c’est ce que l’on dit au sujet de Marguerite Yourcenar (dans les discussions, les articles et les commentaires). On va même jusqu’à évoquer le “discours en toge” (en référence aux grandioses discours des sénateurs romains) pour évoquer ses Mémoires d’Hadrien.

“L’homosexualité” est le second topos qui vient compléter le premier cliché.

alexis.jpgIl est vrai que les héros de ses principaux romans (l’Empereur Hadrien, Zénon, Alexis, Eric von Lhomond) sont souvent des invertis (terme d’époque que je préfère à l’anachronisme gay) dont les amours forment la trame des récits.

Penchons-nous sur le cas d’Alexis (celui qui mène un vain combat…).

Dans ce court texte (publié en 1929) en forme de lettre, celui-ci se confie (avec les connotations religieuses et coupables du mots) à sa femme Monique à laquelle il avoue, à demi-mots suggestifs, ses irrémédiables penchants homosexuels.

Dans sa confession, Alexis évoque son enfance et sa jeunesse en Bohême du Nord, sa demeure ancestrale de Woroïno, la découverte de ses goûts, sa lutte vaine pour y résister, ses abattements profonds, ses dépressions et enfin l’acceptation de ses désirs.

Certes le style est de très haute volée (Marguerite n’a alors que 24 ans), mais celui-ci ne peut-être compris que dans le cadre d’une référence aux moralistes du XVIIème siècle (dans sa préface datée de 1963, l’auteure évoque le “style traditionnel de l’examen de conscience de Bourdaloue ou d’un Massillon”) dont les propos dépassent l’homme pour s’adresse à Dieu.

De la même manière, les mots, les phrases cherchent une abstraction qui dépasseraient la crudité de l’aveu et du désir purement charnel.

Ainsi à aucun moment, le terme “homosexualité” n’est évoqué. Alexis ne dit pas son état : il le suggère. Comme une faute inavouée, certes. Mais aussi comme un dépassement : l’homosexualité ne serait qu’un particularisme là où l’auteur recherche à l’exprimer l’universalité des souffrances humaines.

Et c’est dans cette recherche de l’universel dans le cas particulier (d’où l’usage du “Je” pour faire le “portrait d’une voix”) qu’il faut comprendre l’abstraction du grand style. L’art de la litote, de l’euphémisme, de la suggestion, la construction disloquée des phrases et même les silences : tout cela vise à rechercher un au-delà du “je”, une Humanité perçue à travers le prisme de l’intimité sexuelle.

Exemple de cet art de la fugue confessionnelle : Alexis raconte sa première expérience homosexuelle :

“Et ce fut alors que le cela eut lieu, un matin pareil aux autres, où rien, ni mon esprit, ni mon corps, ne m’avertissaient plus nettement qu’à l’ordinaire. [...] ce ne fut pas ma faute si, ce matin-là, je rencontrai la beauté…”

Peut-on imaginer confession plus vague, plus imprécise ?

La langue tend vers la désincarnation du langage, et donc vers la musique. D’ailleurs, Alexis trouve la paix finale en jouant du piano : la musique est capable de dire le non-dit, elle évoque l’harmonie universelle et peut-être l’acte sexuel/sensuel (”je cédai à l’attirance du piano”).

Cette généralisation renvoie à l’ensemble des souffrances humaines : derrière les maux d’Alexis, il y a la Maladie (et pas seulement le Mal). Et ce n’est pas un hasard si la Chair (en tant que désir et corps) est omniprésente dans le texte (comme dans toute l’oeuvre de Yourcenar). L’homosexualité mal vécue (médicalisée dans les années 20) et la culpabilité qu’elle provoque sont ici plus l’expression des maux du Corps que les signes revendicatifs d’une identité.

D’ailleurs, dans certains passages, les souffrances d’Alexis pourraient parfaitement s’appliquer à n’importe quelle maladie, à n’importe quel remord, à n’importe quel secret intime : exemple :

“Ce que je reproche à la maladie, c’est de rendre le renoncement trop aisé. On se croit guéri du désir, mais la convalescence est une rechute, et l’on s’aperçoit, avec toujours la même stupeur, que la joie peut encore nous faire souffrir.”

On peut penser ici à l’homosexualité mais aussi la passion amoureuse, à la drogue, à l’alcoolisme, voire au cancer (on pense à Mars de Fritz Zorn)…

Voilà : grand style et chair, culpabilité et plaisir, corps et maladie, homosexualité et universalisme. Les clichés méritent toujours d’être exposés au grand jour.

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