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Judas, le pote de Jesse James

On a beau être prévenu, on est surpris : L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est un western très particulier.

Quasiment pas de coup de feu (hormis durant une séquence), peu de scènes d’action, peu de mort et de violence (tant mieux?), aucun duel autre que visuel ou moral.

Le rythme du film est donc contemplatif. Méditatif. Pas vraiment lent dans la mesure où on ne s’ennuie pas (ou si peu) et que le récit est porté par des images d’une beauté à couper le souffle.jesseejames.jpg

Pourtant le sujet du film est casse-gueule : aucun suspens à l’horizon puisque l’on connaît la victime (Jesse James), le coupable (Robert Ford, un jeune homme qui est parvenu à partager l’intimité de Jesse) et bien entendu la fin (l’assassinat). Le réalisateur rajoute même un jugement moral puisque Ford est qualifié de “lâche” (coward).

Malgré cette fin connue, ce goût pour les images léchées et le rythme hypnotisant, le spectateur comprend vite que le suspens est de deux ordres : psychologique et existentiel.

Les images nous mettent sur la piste.

Elles nous montrent un Jesse James, solitaire la plupart du temps, perdu entre ciel et terre, dans des espaces trop grands pour lui. Cet homme est rentré dans la légende de son vivant. Il est autant un “héros” de chair et d’os que de papier (il est le héros de romans que dévore le jeune Ford).

Cet homme, malgré ses excès (il frappe un enfant, tue un homme dans le dos) est rattrapé progressivement par sa conscience (il a besoin de parler) et surtout vit comme une bête traquée par la police. D’où une errance constante à travers le Missouri qui donne une dimension odysséenne à sa dérive.

C’est dans ces moments de doutes et de remords qu’apparaît la figure du traître Ford.

Elle jaillit au moment-même où le frère de James décide de le quitter et de ne plus lui adresser la parole. Ford prend le relais et il devient un vrai faux-frère (le film est marqué par des histoires de fraternité et de famille) : celui du déclin et de la fin de vie.

Et on comprend, grâce à certaines allusions religieuses (semaines de Pâques), le rôle qu’accepte d’endosser Ford : celui de Judas. Celui-ci fera du meurtre de James un moment grandiose de la Légende de Jesse (le film rappelle que la dépouille et les photos du cadavre de James ont été des objets de quasi-cultes).

Bref, Ford-Judas tue Jesse James-Christ et on ne peut s’empêcher de poser la question : est-ce que Jesse James n’a pas choisi son meurtrier ? Est-ce qu’il n’a pas même choisi le moment du crime ? Est-ce qu’il n’a pas même organisé son propre assassinat afin d’entrer dans le Panthéon américain ?

La réponse est oui.

Concrètement Jesse James s’est offert à son meurtrier (il ôte ses revolver). Il était parfaitement au courant des compromissions de Ford avec la police de Kansas City (scène de l’article de journal)  et lui a tourné le dos en connaissance de cause.

James a donc choisi son meurtrier et sa fin.

Et on saisit mieux l’exthétique du film : le spectateur regarde le monde avec les yeux d’un homme qui sait qu’il va mourir.

Ce sont les derniers jours d’un homme qui contemple la nature pour la dernière fois. L’univers se charge de beauté, voire de tendresse. La dimension de Jesse James n’est plus l’humanité, c’est le cosmos : il scrute la nuit étoilé, les champs, ses enfants.

L’esthétique s’explique par le récit : c’est bon signe.

La marque des grands films, quoi.

“Deadwood” : “You fucking cocksucker” : la préhistoire des Etats-Unis.

deadwood1.jpgSi un jour, on m’avait dit que je regarderais une série américaine avec intérêt pendant des heures et, qu’en plus, j’adorerais ça…

C’est pourtant ce qui arrive avec Deadwood (adaptation du roman de Pete Dexter), série aux nombreuses qualités qui ne manquent pas de poser des questions intéressantes sur l’actualité et l’Histoire.

La série raconte l’évolution de Deadwood, une ville minière champignon du Dakota, à partir de 1876, en pleine ruée vers l’or.

Des quatres coins de l’Amérique et du Monde, on accourt dans cette ville pour les pépites, l’argent et plus rarement pour l’amour. Dans cette ville, réduite à sa rue principale (comme dans tous les bons western), on se bat, on se tue et on s’anarque. Tout ça sous la houlette cruelle de Swearengen le patron de la pègre locale.

Car à Deadwood, certains s’enrichissent par la prospection minière, d’autres par le commerce. Mais le meilleur moyen de toucher le gros lot, c’est de vendre de l’alcool, des femmes (”you want some pussy ?”), de l’opium, du poker et de tuer pour spolier.

Cette ville franche, sans loi ni existence officielle, attend son intégration légale dans les Etats-Unis d’Amérique. Elle nous est d’abord montrée comme un véritable far west où régne la loi du plus fort et surtout du plus fourbe.

Mais progressivement, afin de protéger le business et d’assurer l’inclusion aux US, un semblant d’organisation politique s’organise. Deadwood élit un maire fantoche (aux mains de Swearengen) et désigne un conseil municipal (corrompu) où se cotoient tous les personnages complexes de la série.

Que faut-il en déduire ?

Et bien, entre trahisons, meurtres horribles, insultes et menaces, Deadwood rejoue la naissance des Etats-Unis. Ce jeu constant entre le cynisme de l’argent et le besoin d’équilibrer les rapports de force pour que le business continue rappelle parfaitement la naissance des USA. Un mélange de cowboys, de mafieux et de commerçants (le premier vrai sheriff de Deadwood sera d’ailleurs un épicier) tente de vivre ensemble et d’adorer tant bien que mal le Dieu-dollar.

Car Dieu a déserté la ville : il n’y a qu’un pasteur illuminé et fou qui finira très mal et dont les propos sont incompréhensibles. Tout comme la parole biblique est incompréhensible à ces hommes rendu fous par la quête de l’or.

Bref Deadwood est pour les américains des années 2000, ce que Les rois maudits étaient pour les français des années 60-70 : une pré-histoire nationale faite de violence, de spoliation et de magouilles.

Un monde d’avant la nation que l’on préfère oublier même si sa violence et son avidité perdure jusqu’à aujourd’hui…

Une des réussites de Deadwood réside dans la complexité des personnages.

Aucun n’est vraiment bon, aucun n’est absolument mauvais.

Les justiciers veulent s’enrichir plus ou moins honnêtement et sont prêts à quelques compromissions.

Les malfrats sont pourris, mais leurs monologues (et leurs dialogues) nous rappellent qu’ils sont le fruit d’une histoire (et de l’Histoire) où le culte de l’Or et du Roi dollar vaut toute les compromissions.

Dans cet extrait-vidéo, Swearengen, le “héros” de Deadwood, l’ordure absolue de la ville, nous en dit un peu plus sur sa vie : orphelinat et maisons closes, prostitution de sa mère, vision de l’homme (”un homme, ça suçe pas son pouce”) et machisme total (la fille n’a pas le droit à la parole : suçe et tais-toi).

Bref, une vraie confession sur l’oreiller. Swearengen en a gros sur le coeur (mais a-t-il un coeur ?) parce que sa pute préférée (dont il est amoureux) l’a largué.

Tristesse+whisky= psychothérapie sauvage, semble-t-il.

Et on découvre le passé de notre salaud préféré.

Derrière ça, on s’interroge : est-on un salaud de naissance ? Ou le devient-on par les circonstances ? C’est le problème de la culpabilité (dans un monde de peine de mort et d’éxécutions sommaires) qui affleure dans cette scène d’un romantisme délicat.

Cinéma : “Control” : fumées noires, nuages blancs

control.jpgEntre une vie banale et la vie d’un artiste, la différence est minime.

Cette différence s’appelle la création et elle est immense.

Il semble que Control, le film d’Anton Corbijn sur la vie et la mort de Ian Curtis, leader torturé de Joy Divison, souligne cette différence microscopique mais cruciale.

Car le Ian Curtis qui nous est présenté est un homme banal, jusque dans ses amours passionnées.

Lycéen et poète, il tombe amoureux d’une jeune fille. Celle-ci devient très vite sa femme et lui donne un enfant. Entre temps, il aura été employé de bureau à l’ANPE locale et aura débuté sa carrière musicale avec les Joy Division.

Le succès arrivant, les rencontres féminines se multiplient. Il n’assume ni son rôle de père ni celui d’époux et craque pour une jeune et très jolie brune Belge (pour laquelle j’ai aussi craqué) aux allures de femme fatale.

Sous pression artistique, affective, conjugale et médicale (Ian Curtis était rongé par l’épilepsie et son traitement pharmaceutique), le chanteur perd le contrôle de sa vie et commet l’irrémédiable.

On l’admettra : l’histoire de Ian Curtis est banale.

Le désamour marital après le premier enfant est malheureusement courant. La figure de l’homme partagé entre deux femmes aussi. Quant à la jeune star qui souffre sous la pression d’un succès inattendu, c’est presque un cliché.

Alors quoi ?

Alors, il y a la musique : la différence entre Ian et n’importe quel clampin qui subit les mêmes avanies, c’est les quelques dizaines de chansons cultes et obsédantes qu’il a laissées derrière lui. Ses souffrances existentielles les plus courantes sont sublimées par la création artistique. D’où peut-être un début d’explication de son succès : une vie middle-classe simple illuminée par un son, un rythme et une voix d’ailleurs. Le quotidien et l’extraordinaire : les deux mêlés dans un même être. Voilà la source du déchirement. Peut-être.

Le film d’Anton Corbijn associe parfaitement les deux aspects de la vie d’Ian : quotidien du mancunien des années 70-80 mais aussi envolées musicales flamboyantes (nombreuses et un peu longues parfois); vie de bureau, vie père de famille mais aussi concerts déchaînés et adultère passionné, etc…

Le tout étant exprimé par un noir et blanc magnifique et une façon de filmer quasi-photographique qui mêle gros plans sur les visages et surfaces vides (murs, fenêtres, ciels…). Rarement les images n’ont si bien exprimé l’intériorité des personnages. Au prix de scènes un peu statiques parfois…

A voir si vous aimez les longs portraits d’artistes torturés, la musique de Joy Division, les films psychologiques à l’esthétique léchée.

Attention, certaines longueurs parfois : tout le film est construit sur le personnage de Ian Curtis. Les autres font un peu de la figuration, ce qui ne permet pas vraiment de varier les plaisirs. D’où un rythme vaguement soporifique.

Je vous aurais prévenu.

“La face cachée” : la face la plus intéressante.

Une très bonne surprise que cette”Face cachée” de B.Campan.

Le titre fait vaguemement penser au “Faces” de Cassavetes : j’y vois quelques points communs mais surtout le goût de la description psychologique vive et plutôt cruelle.

Le film est parfaitement construit et on sent le scénario très travaillé.

lafacecachee.jpgL’histoire s’ouvre sur un personnage (le mari interprété par Campan) dont on suit les micro-aventures et les monologues . Puis, progressivement, apparaît la figure de la femme (Karine Viard) légère, simple et plutôt déconneuse.

C’est donc un couple dans la bonne quarantaine qui nous est décrit. Les métiers respectifs ne nous sont pas précisés (pour laisser une liberté interprétative?) mais on suppose que l’homme est un intellectuel, ne serait-ce que par sa capacité à se prendre le chou pour pas grand-chose.

Bref, on sent poindre la crise du couple sans enfant. D’autant que la femme fréquente un autre couple dont elle semble très proche : le trio s’entend comme larron en foire et cette complicité laisse présager le pire (ou le meilleur…).

Entre introspection, discussions agacées, incompréhensions et quiproquo, le spectateur attend le KO et se demande d’où va surgir la faille. Alors que, régulièrement, des scènes d’aveux de personnages inconnus (type psychothérapie de groupe) viennent ponctuer le film.

Le malaise grossit, on fait des hypothèses, on cherche des indices, on en trouve, mais ce sont des fausses pistes : ce film est une véritable enquête psycho-policière. Et “la chute”, ou le dénouement final, nous fera comprendre la totalité du film. D’ailleurs, à la fin, les scènes, en flash-back sont rediffusées et éclairent a posteri tout le drame.

J’ai beaucoup aimé.

C’est un film assez lent, un drame psychologique, pas un film d’action. Mais l’ensemble est remarquablement construit, on rentre dans l’histoire et les personnages sont à la fois proches de nous et très lointains par leur complexité.

La bande-annonce reprend la structure du  film : d’abord Monsieur (Campan, ses monologues et ses doutes), ensuite Madame (Viard, ses incompréhensions et ses aveux).

L’ensemble est rythmé par une sonate que le héros tente laborieusement de jouer au piano tout au long du film : une métaphore de la difficile harmonie du couple ? Ou de la difficulté à jouer son rôle (sa partition) de conjoint ?

En tout cas, le couple comme une enigme, sur soi et sur l’autre, est une idée brillamment traitée dans ce film.

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