Archive for the 'Expos, sorties, spectacles' Category

Bérénice, reine au sang impur

Jusqu’au 23 mars, on joue Bérénice de Racine au Théâtre des Bouffes du Nord.

La mise en scène est de Lambert Wilson qui interprète l’Empereur Titus, aux côtés de Carole Bouquet (une splendide Bérénice, orientale, reine de Palestine) et de Fabrice Michel (un très apprécié Antiochus, roi de Comagène).bouffesdunord.jpg

Un mot d’abord pour évoquer la beauté moderne, baroque et dépouillée des Bouffes du Nord (situées dans le Xème arrondissement, entre la Gare du Nord et les exotiques boutiques indiennes du Boulevard de la Chapelle). Le théâtre, sur plusieurs étages, est circulaire. Les premiers rangs de spectateurs (assis sur des coussins) sont quasiment sur scène et le décor exhibe des murs immenses, défraîchis, à la teinte vermeille. Pour cette Bérénice, le sol était recouvert de mosaïque antique très sobre.

Bref, “la tristesse majestueuse” trouve un lieu parfait où se déployer.

D’autant que la remarquable introduction de la pièce, où l’Empereur revêt la toge impériale (”la pourpre des Césars”) au son d’une musique orientale, marque les esprits et rappelle au spectateur l’importance des enjeux.

Rappelons brièvement l’intrigue : Titus, qui vient d’être nommé Empereur par le Sénat, ne peut épouser son amante Bérénice. Les lois de Rome refusent deux choses : 1) une étrangère 2) une tête couronnée (les romains ont la hantise de la monarchie). En alexandrins, ça donne (I,5) :

L’hymen chez les Romains n’admet qu’une Romaine/Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine.

Ou encore (II,2) :

Elle a mille vertus, mais, Seigneur, elle est reine./Rome, par une loi qui ne se peut changer/N’admet avec son sang aucun sang étranger.

L’hymen rendu impossible par la politique est donc l’enjeu de la pièce. Sachant qu’Antiochus (amant malheureux et “compatriote”de Bérénice) sera chargé de jouer, malgré lui, les intermédiaires et d’avouer ce que Titus n’ose révéler à sa bien-aimée…

Bérénice apparaît comme une tragédie de la parole (de ce qu’on ne peut dire/avouer…), une tragédie politique ( qu’est-ce qu’un empereur ? qu’est-ce qu’une reine/un roi ? où se loge la différence ?) mais aussi une tragédie de la présence scénique (pour Bérénice quitter la scène, c’est quitter la ville, l’urbs, et admettre son statut d’étrangère littéralement expulsée par la vox populi).

L’histoire politique est aisèment reconnaissable : pour Bérénice, Racine se serait inspiré des amours malheureux de Louis XIV et de Marie Mancini (une étrangère… nièce du cardinal Mazarin!). La grandeur de Titus serait implicitement celle du Roi-soleil et cela n’a rien de très étonnant en ces temps de littérature de Cour…

De même, le grand art de Racine consiste à jouer parfaitement de la dichotomie scène/hors scène.

Ainsi Bérénice est contamment menacée d’expulsion. Pas par Titus, ni même par Antiochus, qui n’osent pas, par bienséance, lui rappeler son “étrangeté”. Mais par la plèbe romaine, “le peuple injurieux”, qui n’est autre que l’opinion publique. L’héroïne a parfaitement conscience de ce rejet populaire qui détermine in fine ses choix (IV, 5) :

Qui ? moi, j’aurais voulu, honteuse et méprisée/D’un peuple qui me hait soutenir la risée ?

Le génie dramatique consiste à associer cette expulsion à un enjeu scénique. Lorsque, à la fin de la pièce, Bérénice quitte la scène (pour rentrer en Palestine), elle cède à cette plèbe (et aux lois de Rome) qui ne pense justement qu’à la renvoyer chez elle, loin du cercle sacré de la Ville. L’espace scénique correspond à l’espace géographique impérial : celui-ci appartient à Titus-le-Romain qui s’est débarrassé de Bérénice-la-Palestinienne.

Or celle-ci ne tient sur scène que par la parole. Et fondamentalement, ce que n’ose lui dire Titus, c’est moins l’impossibilité de leur mariage que de… déguerpir. Parler, pour Bérénice, c’est demeurer sur scène (verbe omniprésent), c’est continuer à aimer. A contrario, se taire, c’est partir et abdiquer. Ce n’est pas un hasard si la pièce se clôt sur un tirade vibrante de Bérénice (puissamment déclamée par Carole Bouquet) qui quitte ensuite la scène, laissant Titus et Antiochus à leurs regrets éternels.

Et on comprend alors la symbolique tragique : Bérénice, l’orientale, la pulsionnelle, l’amante (et très sûrement… la séductrice) laisse place à la virilité et à la vertu romaine. La loi a vaincu le désir. L’apollonien a eu raison du dionysiaque. Racine est bien un auteur classique.

A voir et à relire.

Arcimboldo : métamorphoses, pouvoir et paganisme.

vertumne.jpg

(Ci-contre Vertumne, tableau de 1590 d’Arcimboldo, représentant le dieu romain des saisons)

On ne peut que recommander la visite de l’exposition Arcimboldo au Musée du Luxembourg jusqu’au 15 octobre. Pourtant c’est cher : 10 euros en tarif normal et 8 en tarif réduit (assez sélectif). Mais c’est très bien et on en a pour son argent.

Je craignais le pire car le site est assez petit et j’avais été un peu déçu par la “grande expo” Le Titien la saison dernière.

Mais là, c’est vraiment intéressant : Arcimboldo est au centre des débats (de manière chronologique et même ludique avec un jeu de miroir très prisé qui permet de voir les oeuvres “inversées” en anamorphose).

Mais l’exposition propose également un regard sur “les cabinets de curiosités” des Hasbourg et propose des toiles de différents auteurs contemporains ou utiles à la compréhension de l’auvre d’Arcimboldo. On notera ainsi quelques inoubliables et minuscules dessins de Léonard de Vinci croquant des gueules monstrueuses : il s’agissait pour le maître de montrer qu’il y avait de la beauté dans la laideur…

Comment aborder les oeuvres proposées ?

En se rappelant qu’Arcimboldo, le milanais, travaillait pour l’empereur autrichien, Maximilien.

Il devait satisfaire son envie de “curiosités” (créations et découvertes artistiques qui soulignent les aspects les plus rares et étonnants du monde : insectes en métal précieux, lions en cristal de Bohème, épée au manche de corail, oeuf d’autruche serti d’argent et… tableaux étonnants) et flatter la magnificence du monarque par des références et des symboles éternels.

Or Arcimboldo est d’abord portraitiste : certains de ses portraits de dames de la cour sont d’ailleurs exposés. Et pour flatter la grandeur de Maximilien, tout en glorifiant la théorie antique des correspondances (le monde est un ensemble infinis de signes et de symboles qui communiquent entre eux), rien de mieux qu’une série de portraits évoquant les saisons et une autre série, qui viendra plus tard, évoquant les quatre éléments. Chaque saison renvoyant à un élément : l’été, le feu; l’automne, la terre; l’hiver, l’eau; le printemps, l’air.

La symbolique païenne (pré-chrétienne) est soulignée et, à l’intérieur des tableaux, chaque légume, chaque plante, chaque fleur, chaque animal à une signification symbolique (voire alchimique).

Mais qu’y a-t-il au centre de ces tableaux  ? L’homme.

Arcimboldo est de son temps : il est un humaniste (au sens culturel du terme) qui met l’homme au centre du monde et de ses portraits. Et comment tiennent ces amas hétéroclites de poissons, de fleurs, de légumes ? Par un miracle qu’on appelle “visage humain”. Le “liant”, la “colle” qui fait tenir la diversité de la création (animale et végétale) s’appelle la figure humaine.

Et la figure ultime de l’homme est incarné par…. l’empereur. Notamment dans le tableau ci-contre, Vertumne, qui synthétise les attributs de toutes les saisons et de tous les éléments. Remarquons que ce Vertumne-Empereur à des allures d’Appolon et de Dionysos rassemblés.

Le tableau est païen, il est politique mais il est aussi… littéraire. Il se construit autour de poèmes savants.

L’un deux de Gregorio Comanici est reproduit sur un mur de l’exposition. Il s’intitule Il Figino.

En voici deux extraits éloquents :

“Dis-moi, Eau, si ce tronc décrit l’homme en moi ou moi en l’homme et si la divine ressemblance est assez honorée”.

“C’est par la volonté de César que j’ai forme humaine”

L’Homme, la nature (dans sa diversité la plus “monstrueuse”) et le pouvoir politique sont liés par l’Art et la pensée globalisante.

A voir… car vus en “vrai” et de près, les tableaux et les objets d’art sont étonnants.

Weegee au musée Maillol : photographe de guerre ?

C’est l’expo de la Rentrée. Tout le monde en parle, tout le monde y va et tout le monde a raison : le Musée Maillol (où j’ai déjà admiré les expos très new-yorkaises de Rauschenberg et de Basquiat) expose les photos, datant pour la plupart des années 40, de Weegee.

L’entrée coûte 8 euros, 6 en tarif réduit. C’est un peu cher mais à ce prix-là on a également accès aux collections permanentes qui occupent la moitié du premier étage et la totalité du second (avec, entre autres, les oeuvres abstraites et colorées de Poliakoff et des dessins magnifiques de Matisse).

L’exposition est vraiment bien organisée : les oeuvres sont mises en valeur et l’ensemble est cohérent.

La cohérence justement semble s’organiser autour de la ville de New-York qui est le personnage principal de toutes les photographies (Weegee voulait exprimer “l’esprit de la ville”). New-york donc. Mais aussi les voitures. Et la mort violente bien sûr. Sans oublier les êtres, solitaires ou en groupe, souriants souvent (même hors de propos), grimaçants parfois.

La ville, l’homme, la bagnole et la mort.

Voilà les fondamentaux de l’oeuvre de Weegee. 

C’est d’ailleurs ce qui apparaît dans un autoportrait très significatif et qui en dit long sur l’artiste : Weegee s’est photographié dans sa voiture (outil de travail au coffre plein à craquer de matos), près d’une boutique d’uniformes de policiers (les flics et les pompiers sont les figures humaines qui hantent la majorité des scènes de crime photographiées). L’enseigne du magasin représente… un immense flingue menaçant.

Weegee voulait rendre compte d’une Amérique réaliste et variée : le réel est sous nos yeux dans sa diversité et sa cruauté la plus sanglante.

On regarde les dates et on fait le lien : les années 40, c’est celle de la Guerre. Cette guerre a lieu en Europe (une photo commémore la victoire des alliés). Mais elle semble se dérouler également aux Etats-Unis.

C’est une guerre intérieure et sociale que le photographe immortalise avec des scènes de meurtre. Mais aussi avec la série de photos poignantes sur l’apartheid américain (notamment celle qui montre la barrière qui sépare les noirs des blancs au cinéma). Mais aussi avec la photo célébrissime où Weegee justapose deux vieilles milliardaires trop maquillées à une poivrote au regard revanchard (Critique I).

La guerre new-yorkaise, c’est également les nombreuses scènes d’incendie de bâtiment, de chauffeur de camion carbonisés et d’accident de voiture (car crash repris par Warhol pour ses sérigraphies).

Dans ce chaos urbain qui rejoue en version US et intimiste la guerre mondiale, Weegee trouve quelques moments de légéreté ironique.

D’abord dans l’usage des mots et des slogans publicitaires dans l’image  (Rest, repos, aux côtés d’un homme mort étendu, mais aussi un panneau cruellement drôle portant l’inscription Smiling près de quatre cadavres). La légéreté et l’humour se retrouvent également dans les visages d’enfants (en général pauvres), dans les journées à la plage ou dans les salles de spectacle où justement le spectacle est aussi dans les tribunes.

Cette ironie spectaculaire est portée à son comble dans la fameuse photo de plage à Conney Island : un “million” de new-yokais regarde l’objectif de Weegee qui lui même les regarde. Une mise en abîme de l’image et de la mise à distance qui permet le rire et la résistance à l’horreur quotidienne.

Voilà, voilà… que dire d’autre sans s’épancher ?

Ah oui : les clichés si narratifs de Weegee (chacun raconte une histoire d’avant et d’après la prise de vue) préparent les romans noirs de Dashiell Hammett et les films sur la Mafia comme Le Parrain qui s’inspirera de certaines photos.

Bref, un concentré de significations et de références du XXème siècle qui mérite largement le détour.

Le musée Bourdelle… gratos !

bourdelle1.jpg

Paris, ce n’est pas que le Vélib… c’est aussi une capitale culturelle, avec plein de musées et de surprises.

C’est justement une surprise que ce Musée Bourdelle (qui se trouve ds le 15ème, juste derrière la tour Montparnasse; entrée gratuite) consacré à un sculpteur contemporain de Rodin dont il était le proche et l’élève (Bourdelle a été lui-même le maître de Giacometti).

Bourdelle fait plutôt dans le momumental (avec des tendances allégoriques : ex : La France) et les références gréco-latines (Centaure mourant).

Mais il est également l’auteur de bustes très expressifs et de certaines oeuvres plus “charnelles”, plus “physiques” à la force et à l’énergie surprenantes (Le Grand Guerrier de Mantauban, étonnant et disproportionné).

Le Musée offre plusieurs salles intéressantes et notamment une visite de l’atelier et de l’appartement de l’Artiste.

Compter une 1h-1h30. On peut compléter par un petit tour au musée ou au jardin Rodin : ça passe tout seul et ça fait un dimanche après-midi chic et pas cher !

Page suivante »