"Mars": le Testament de l’ami Fritz Zorn

La maladie semble être une des principales sources de la création littéraire.

Lorsqu’elle n’est pas sentimentale ou psychologique (mélancolie, neurasthénie, nostalgie, mal d’amour, etc…), elle est tout simplement physiologique et en cela, elle met le corps au centre des enjeux littéraires. Pas le Corps en tant qu’abstraction académique, philosophique ou  psychanalytique, pas cette imposture pour intellos aseptisés qui devient objet de discours ou argument rhétorique.

Non : la maladie nous propose une chair qui affronte la vie et la mort, non pas comme grandes catégories de café du commerce, mais comme symptômes, douleurs, tumeurs, soins, sang, traitements médicaux, pathologies précises et mortelles, espoirs hypothétiques de guérison, frustration sexuelle et, enfin, paroles ultimes face au néant de la tombe qui tentent de conférer un sens à cette maladie et, surtout, de le transmettre aux vivants, à ceux qui restent.

Le Mars de Fritz Zorn (pseudonyme qui signifie en allemand, « Fritz (en) Colère », sachant que son véritable nom est "Fritz Angst" qui signifie "Fritz la Peur") publié en 1976 nous propose une telle démarche : donner un sens à sa maladie, en l’occurrence le cancer (ou plus précisément, comme le découvre progressivement l’auteur, un lymphome malin) en se racontant, en construisant le récit de sa propre vie pour le confier au lecteur, ce survivant éternel.

Zorn, malade de 32 ans, qui ne survivra pas à la publication de son manuscrit, prend à revers toute démarche misérabiliste : il considère, dès les premières pages, son cancer comme… une chance :

« [le cancer] est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée… La chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer… Depuis que je suis malade, je vais beaucoup mieux qu’autrefois, avant de tomber malade… »

De tels propos pourraient sembler insupportables : mais ils émanent d’un cancéreux, on ne peut plus sincère et humain, qui finira par mourir de sa maladie. Il aura payé de sa vie la crédibilité de ces propos : comment ne pas leur porter attention ?

Et quelle est donc cette chance que Zorn semble déceler dans le cancer ?

Celle de comprendre sa maladie, précédée par une dépression chronique, en reconstruisant son roman familial et social (en gros, une famille suisse de la grande bourgeoisie dont les codes, l’hypocrisie et la pesanteur auraient annihilé et dévoré toute vie sentimentale ou charnelle chez lui).

La chance aussi d’affirmer la vie, avec force et colère, malgré tout, et surtout malgré la mort, sachant que la vie lui apparaît comme compréhension, acceptation et… verbalisation de son destin :

« Mes frayeurs, mes angoisses, mes désespoirs ont augmenté de plus en plus mais toutes les choses qui touchent au domaine de ces frayeurs et de ces maux ont reçu leur nom exact. »

Zorn développe d’ailleurs un rapport d’affirmation vitale avec les mots et l’écriture : écrire, c’est vivre, ou en tout cas, affirmer sa force de vie en prenant la parole (et en niant le silence et la discrétion héréditaires) ; se taire, c’est mourir et mettre un point final à son existence. L’histoire du manuscrit de Mars et de sa rédaction confirme tragiquement cette équivalence.

La démarche de Zorn vise pourtant à dépasser constamment les dualités.

Il n’y a pas la vie ou la mort : il y a la maladie. Il n’y a pas la maladie ou la guérison : il y a la prise de conscience. Il n’y a ni dehors (un masque social de grand bourgeois) ni dedans (la souffrance indicible du dépressif gravement malade) : il y a une unité des souffrances psychologiques et physiologiques que seul peut exprimer la parole littéraire. A cet égard, citons le texte :

« … le cancer psychique et le cancer physique [constituent] non pas deux maladies différentes mais une seule et même maladie, qui présente simplement un aspect pour le corps et un aspect pour l’âme que recouvre d’ailleurs la notion de psychosomatique »

D’où un style analytique (mais assez fluide, accessible et même, parfois drôle) au sens propre où toute les subtilités de la grammaire sont convoquées pour déconstruire les préjugés, structurer des lois universelles et unificatrice, nuancer la pensée, confier des anecdotes et relier récit individuel et histoire collective. Chaque partie se fonde dans un tout et inversement, l’unité du projet (se dire en disant la maladie, lutter mot à mot contre le cancer) informe chacune des phrases, la plupart utilisant un présent à valeur générale au goût d’éternité .

La fin du livre approfondit le paradoxe de Zorn : le cancer est une chance et la mort, une solution comme une autre (« … puisqu’on ne peut rien tirer du vivre, essayons donc le mourir. Et voyez, ça [va] mieux comme ça… »).

Mais justement, cette mort n’est pas souhaitée, le suicide n’est pas envisagé, l’ami Fritz n’est pas tombé amoureux de son cancer.  Que reste-t-il alors, entre une vie ravagée et une mort inacceptable ?  Le texte est très clair : tout est perdu, hormis… la révolte :

« Moi, aussi, je me révolte contre ma mort imminente, moi aussi j’ai horreur d’être exterminé »

Il existerait donc un espace entre une vie subie et une maladie aux origines obscures : celui du combat, toujours renouvelé, toujours incertain pour affirmer une individualité, fragile comme quelques traces d’encre sur une feuille de papier.

L’écriture (de soi) est un art martial qui vise l’éternité de l’aveu au lecteur et donc une forme de survie. « Je me déclare en état de guerre totale » est d’ailleurs la dernière phrase du livre.

Elle est peut-être la première de toutes les œuvres littéraires.

Héraclite ne nous a-t-il pas appris que Mars, le Dieu de la Guerre, est à l’origine de toutes choses ?