« Hunger » de Steve McQueen : La Passion selon Bobby Sands
« Hunger » de Steve McQueen est presque le film idéal pour un réveillon de Noël : il traite de la figure du Christ.
Sa sortie aurait été parfaite pour la Pâque qui, elle, commémore un sacrifice. Et une résurrection.
Rassurez-vous, rassurons-nous : il ne s’agit pas ici d’un retour brutal du religieux. Mais plutôt d’une œuvre cinématographique qui mêle constamment histoire politique contemporaine et références chrétiennes.
« Hunger » évoque la grève de la faim qu’entreprit en 1980 Bobby Sands, un détenu irlandais membre de l’IRA, afin d’obtenir de Margaret Thatcher (dont on entend la douce voix spectrale à l’accent si châtié) le statut de prisonnier politique.
Bobby Sands, et neuf autres, moururent sans obtenir (entièrement) gain de cause.
Le réalisateur a la finesse de ne faire de son film ni une hagiographie ni même une biographie. Il dépasse les circonstances historiques de son sujet pour rechercher une forme universelle de révolte.
Le personnage de Bobby Sands n’apparaît, nommément, qu’à la moitié du film.
Le récit débute en empruntant d’abord le point de vue d’un gardien de prison, se poursuit avec celui d’un nouveau détenu lambda (qui s’engage dans l’immonde grève de l’hygiène), s’attarde brièvement sur un jeune policier anti-émeute et ne s’intéresse qu’ensuite au héros.
Celui-ci, après une âpre discussion, annonce à un prêtre, sa volonté irréductible de débuter une grève de la faim pour faire fléchir le gouvernement britannique.
L’entretien est brillant et brillamment filmé. Mais comme souvent, c’est les silences et les non-dits qui sont les plus significatifs.
Bobby Sands se présente comme catholique et républicain. Mais sa démarche n’est pas seulement révolutionnaire ou politique : elle est charnelle. Elle est corporelle. Elle est, au sens propre, au-delà des mots (dans un film où ils se font rares). Quand le prêtre lui parle de vie, de négociation et de pragmatisme, Bobby Sands répond en racontant un souvenir violent d’enfance, de course à pied et de campagne irlandaise.
Le corps, le rêve et la terre plutôt que la casuistique et la négociation.
Mais le conflit entre l’engagement politique et la parole biblique est encore plus profond. D’ailleurs symboliquement, Sands utilise les pages de du Livre des Lamentations pour se rouler un joint. La Bible n’est faite que d’encre et de papier. Lui s’intéresse aux Christ de chair, de sang et de saleté. Ceux qu’il a sous les yeux. Ses semblables au sens propre.
Ainsi, dans une scène très forte et particulièrement éloquente, Steve McQueen filme les détenus réunis dans l’église de la prison. Chevelus, barbus, amaigris et à moitié nus (voir photo), tous se ressemblent et, surtout, ressemblent, comme deux gouttes d’eau, au Christ crucifié. Une assemblée de quasi-sosies et de clones.
Le prêtre ne peut pas faire la messe. Les détenus ne l’écoutent pas. Ils bavardent entre eux sans se soucier de lui. Le Christ n’est pas dans les sermons : il est là, démultiplié, en chair et en os, dans l’église carcérale.
Le religieux s’est incarné en une multitude indifférenciée de militants de l’IRA.
Paradoxalement, « Hunger » n’est peut-être pas un film religieux : la figure christique ne semble être qu’une étape intermédiaire de la fraternité humaine et républicaine.
Bobby Sands se retrouve dans les autres détenus et ceux-ci se retrouvent en lui : il a la certitude (correcte historiquement) que d’autres, après sa mort, « reprendront le flambeau ». C’est cette intuition, indicible (lors de l’entretien avec le prêtre), de l’identité, de la fraternité et de l’union au-delà de la mort, qui semble conférer à Bobby Sands sa force intérieure.
Il sacrifie son corps car il sait que celui-ci ressuscitera dans le(s) corps de la nation irlandaise. Passage du corps individuel et physique au corps politique et multiple. D’un corps vidé de sa chair par la faim à une âme désincarnée. Une forme de résurrection.
Autrement dit, Bobby Sands est républicain parce que catholique. Et inversement.
Le révolutionnaire est un mystique qui ne s’ignore pas toujours.
Un film parfois insoutenable, au discours finalement modéré, qui relève moins d’un engagement tarte-à-la-crème que d’un questionnement très contemporain du corps, de l’individu, du collectif et de l’Histoire. Sans oublier une esthétique du détail (scène de la mouche dans le grillage), de la lumière (souvent carcérale) et des couleurs (très années 80) parfaitement maîtrisée qui donne à ce film une efficacité et une sobriété remarquable.
