“Le corbeau” d’Henri-Georges Clouzot : Portrait de l’Artiste en Sycophante

décembre 23rd, 2008 § Laisser un commentaire

lecorbeau1Pour présenter certaines œuvres, une date suffit : « Le Corbeau » d’Henri-Georges Clouzot est sorti sur les écrans en… 1943.

En pleine occupation allemande.

Il a été notamment financé par la Continental-Films, société de production créée par les nazis. Ce film et sa « collaboration » artistique avec l’occupant ont d’ailleurs valu, à la Libération, des ennuis à Clouzot : il s’est retrouvé sur la liste noire des réalisateurs s’étant compromis avec l’infamie.

 

Il ne s’agit pas ici de faire le procès de Clouzot. Non seulement, on n’en serait incapable, mais en plus, celui-ci a été réhabilité (voire innocenté) et défendu par de nombreux collègues et artistes de l’époque. Son retour se fera, d’ailleurs, en 1947 avec le magnifique Quai des Orfèvres qui est un chef d’œuvre.

 

De telles péripéties ne sont pas secondaires : elles sont même, d’une certaine manière, au centre du film.

Celui-ci nous raconte une histoire de délation généralisée.

Dans une petite ville de province, un « corbeau » envoie des lettres anonymes qui visent le docteur Germain. Elles l’accusent de pratiquer des avortements et de séduire des dames mariées. Très vite, la machine s’emballe : les lettres anonymes se multiplient. Chacun en reçoit, chacun est suspecté et la petite face obscure de chacun se voit révélée.

Tout est remis en cause, tout y passe : la corruption des fonctionnaires, la fidélité conjugale, l’enfance (scène de la petite fille qui vole une lettre au docteur), l’adolescence (la jeune employée qui pique dans la caisse), la vieillesse aigrie ou alcoolique, la bourgeoisie locale endogame (le substitut du procureur est le fils du psychiatre chargé de l’enquête qui est lui-même le mari d’une victime du Corbeau…).

Les lettres du Corbeau dévoilent tout. Rien ne résiste. Le Chaos s’installe. Chacun peut reprocher quelque chose à l’autre.

Les secrets apparaissent en plein jour.

C’est une peste lumineuse qui éclaire le monde d’un visage nouveau. Les clairs et les obscurs deviennent une des principales clés du film : dans une scène fameuse (voir vidéo ci-dessous), le psychiatre joue avec une lampe pour montrer au docteur Germain la relativité du Bien et du Mal. Et certains passages rappellent très clairement M le Maudit : on retrouve le jeu visuel sur les perspectives, les lignes et un personnage pourchassé (notamment lorsque sœur Marie, une infirmière très étrange, est utilisée comme bouc émissaire par la foule).

 

Les décors sont particulièrement significatifs.

Ainsi l’architecture gothique de l’hôpital (située dans une abbaye) et de l’église (où se déroulent des événements délicieusement scandaleux) met en valeur des voûtes qui laissent passer une lumière apte à sonder la nature humaine. Symboliquement, la scène de provocation à l’église marque le début de la fin du corbeau : il est cerné. L’étau se resserre. Malgré le ridicule du prêche, la lumière spirituelle a contribué à révéler ses agissements diaboliques.

 

Mais Clouzot a pris soin d’être subversif jusqu’au bout : le docteur Germain est un athée revendiqué (ce qui était apparemment un peu osé à l’époque) et le dénouement du film est parfaitement cruel et immoral.

Les ténèbres humaines ne résistent durablement, semble-t-il, à aucune illumination.

 

Cette révélation de la bassesse du monde peut être perçue, historiquement, comme une dénonciation de la France de Vichy (à l’époque, les lettres de délation se comptaient par millions). La collaboration honteuse était ce secret intime et partagé qui attendait un corbeau cinématographique pour se révéler aux français.

Clouzot-cinéaste est donc un corbeau… national en temps réel : il révèle un non-dit (la collaboration active ou passive des Français) puis souffre de la vindicte populaire (étrangement incarnée par l’épuration de la Libération).

Clouzot est rejeté par les résistants après avoir dénoncé, par une métaphore presque transparente, le régime de Vichy.

Le bien et le mal sont inextricablement mêlés : son film l’a prouvé.

L’œuvre porte en elle-même son propre destin, sa propre justification.

 

Clouzot a été celui par qui le scandale est arrivé.

Clouzot était un artiste.

 

(En vidéo, la scène célèbre de la lampe où l’on apprend qu’en période obscure la clarté est relative )

 

 

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