“Les origines de la culture” de René Girard : Au commencement était le meurtre…
novembre 26th, 2008 § Laisser un commentaire
« L’homme se différencie des autres animaux en ce qu’il est le plus porté à imiter »
(Aristote, « Poétique »)
Cette citation pourrait peut-être résumer (très partiellement) l’œuvre essentielle de Réné Girard, anthropologue religieux (auteur de « La Violence et le Sacré », ouvrage indispensable mais de lecture assez ardue) et critique littéraire de haute volée (avec le classique des études de lettres « Mensonge romantique et vérité romanesque »).
La théorie dite « mimétique » de Girard s’appuie sur deux notions clés complémentaires l’une de l’autre : le désir mimétique et sa conséquence violente, le mécanisme sacrificiel du bouc émissaire.
Qu’est-ce que le désir mimétique ? C’est le constat que notre désir naît toujours de l’imitation du désir d’un autre pris pour modèle. Autrement dit, on ne désire pas seul et pas spontanément. On désire ce que les autres désirent, ce que les autres possèdent, ce que les autres pourraient désirer. Même refuser ou refouler un désir (est-ce possible ?) introduit les autres au cœur de notre non-choix : par exemple, on repousse un objet potentiel de désir parce que justement… personne n’en voudrait. Même les phénomènes d’abstinence comme l’anorexie introduisent l’omniprésence des phénomènes d’imitation (Girard a traité ce problème dans “Anorexie et désir mimétique”).
Bref, explicitement ou implicitement, les autres hantent nos désirs et leurs objets. D’ailleurs, on ne désire pas : on mime un désir.
La somme sociale de ces désirs mimétiques mène à la rivalité, à une forme de « course aux armements » qui vise des objets de désir désirés par d’autres (Girard parle de « mimesis d’appropriation »). Le conflit violent, voire apocalyptique, est l’horizon du désir : c’est la crise mimétique où chacun devient le rival mortel de l’autre.
Comment résoudre cette crise ?
Par le bouc émissaire.
Girard constate que les sociétés primitives qui ont survécu à l’autodestruction et à la violence collective ont su contrôler les rivalités en réorientant leur violence sur un bouc émissaire sacrificiel humain jugé responsable du chaos communautaire.
La vie collective doit donc son salut à un meurtre originel caché sur lequel se fonde les rituels et les mythes fondateurs (par exemple, Girard voit en Œdipe un innocent transformé injustement en coupable pour servir de victime émissaire).
Le meurtre planifié d’un bouc émissaire à chaque crise sociale devient une structure fondamentale de la pensée collective, une religion, une norme, une symbolique, un langage, une esthétique, en un mot : une culture. La culture d’un groupe qui partage une culpabilité commune : celle d’avoir tué des innocents pour assurer sa survie ou son équilibre.
Mais justement, ces crimes ne sont pas parfaits : les textes religieux et la littérature gardent la trace de ces meurtres premiers, de ces rivalités destructrices. Ils révèlent nos mécanismes mimétiques les plus intimes (que Girard a brillamment découvert chez Proust, Cervantès, Dostoïevski, Shakespeare…) ou nous rappèlent l’innocence du Bouc émissaire, notamment dans les Evangiles.
Car, précisons-le, Réné Girard est un chrétien fervent.
Il considère que la Révélation chrétienne nous dévoile des mécanismes mimétiques et sacrificiels « cachés depuis la fondation du monde ».
Son travail extrêmement profond, érudit et parfaitement cohérent est trop puissant pour être traité et critiqué à la légère. Affirmons sobrement que son analyse passionnante est suffisamment tolérante et bienveillante pour être lisible par des laïcs athées.
D’ailleurs, il ne s’agit pas d’être pour ou contre Girard.
Il s’agit de le lire très attentivement, d’apprendre grâce à lui et d’aborder différemment des oeuvres qui dissimulent le meurtre de l’innocence.
La culture ne serait pas donc une momie aseptisée et abstraite pour intellos distingués mais… une vaste enquête créative qui ne cesserait de trouver des cadavres sanglants dans les placards.
Nota Bene : ce texte s’appuie sur la lecture de « Les origines de la culture » (paru en poche, chez Hachette Littératures, collection Pluriel). Cet ouvrage comprend des entretiens avec René Girard, une réponse assez pédagogique à Régis Debray intitulé « Les moyens du bord » ainsi qu’une excellente préface très éclairante. Ce livre constitue une très bonne introduction à « La Violence et le Sacré », essai plus difficile à lire.
A noter également, un DVD (chez Montparnasse éditions) remarquable sous forme de long entretien avec Girard.
Pollock et le chamanisme : Portrait du Peintre en Primitif
novembre 22nd, 2008 § Laisser un commentaire
Petit détour par l’exposition « Pollock et le chamanisme » à la Pinacothèque de Paris jusqu’au 15 février 2009.
Autant le dire tout de suite : cette exposition intéressante est plutôt destinée aux admirateurs (dont je fais partie) de l’Artiste. Il me semble que pour en profiter, il faut déjà connaître (et, bien sûr, apprécier) un minimum l’œuvre de Pollock (qui est, pour faire court, le plus grand peintre abstrait américain).
L’exposition, réussie, ne propose d’ailleurs qu’un nombre restreint d’œuvres du Maître. Elles sont accompagnées, en guise d’illustrations, de diverses oeuvres d’arts premiers (statues de totem, amulettes, masques…) et de toiles d’André Masson (peintre abstrait français contemporain de Pollock).
L’objectif, atteint, de l’exposition est assez clair : nous montrer l’influence du chamanisme sur l’œuvre de l’inventeur du Dripping (en bref : technique, inspirée des indiens d’Amérique, qui laisse la peinture s’écouler/s’égoutter aléatoirement sur une toile étendue par terre).
Ainsi les toiles de Pollock « ne sont pas seulement des œuvres purement abstraites , mais aussi des oeuvres symboliques avec des éléments de référence au chamanisme et aux rituels chamaniques ».
Ces références sont d’autant plus incontestables que Pollock s’est intéressé de très près aux arts et peuples premiers, notamment amérindiens.
Mais comment s’opère cette influence ?
A mon sens de deux manières : par la fusion et par le mouvement.
La fusion, c’est d’abord celle de l’homme et de l’animal (la toile « Man, Bull, Bird » représente une scène de sacrifice où les deux éléments se mêlent), voire celle de l’homme et de la femme (dans « Composition on paper », la fusion du masculin et du féminin rappelle les théories jungiennes de l’animus/anima).
C’est aussi la fusion qu’implique la représentation totémique. Ainsi la verticalité d’une toile comme « Birth » superpose des visages grimaçant mi-humains, mi-animaux qui expriment la renaissance de la psyché sous différentes formes vivantes complémentaires. Ce motif est directement inspiré des Totems des peuples premiers.
Le mouvement, parfaitement illustré par les vidéos de l’exposition, semble être celui de la transe chamanique.
Libéré de son chevalet par le dripping, la main mobile du peintre erre sur la totalité de la surface de la toile (c’est la technique du « all over »). Les formes suggèrent une danse universelle où une foule de silhouettes dynamiques, multicolores, reliées et superposées miment une explosion de vie universelle, comme ci-contre “Untitled vertical IV”.
Le chamanisme, mélange de vie et de sacré, semble effectivement à l’origine du travail de Pollock : il dépasse la figuration et le géométrique pour ne voir que l’énergie explosive du vivant, toujours renouvellée, toujours différente. D’ailleurs, pour l’amateur, les toiles de Jackson ont toujours eu quelque chose de magique.
Noces de l’homme et de l’animal, de l’homme et de la femme, du primitif et de l’abstrait, du mouvement et de l’immobilité : seul les audaces extrêmes de l’humanité créative peuvent résoudre ces contradictions… qui ne sont antinomiques qu’en apparence.
Autant le dire tout de suite : cette exposition intéressante est plutôt destinée aux admirateurs (dont je fais partie) de l’Artiste. Il me semble que pour en profiter, il faut déjà connaître (et, bien sûr, apprécier) un minimum l’œuvre de Pollock (qui est, pour faire court, le plus grand peintre abstrait américain).