Pourquoi les lycées (et les collèges) sont-ils construits comme des prisons ?

Pourquoi les établissements scolaires sont-ils construits comme des prisons ?

Voilà une question intéressante aussi bien pour les élèves que pour les enseignants.

antimanueldephilo.jpgMichel Onfray tente d’y répondre dans son Antimanuel de Philosophie en proposant des extraits conséquents de Deleuze, Bentham et Foucault.

On peut penser ce que l’on veut du personnage Onfray mais il faut admettre que sa thèse est convaincante, originale et historiquement crédible.

En gros, sa réponse à la question est la suivante : les établissements scolaires ressemblent à des prisons car ils constituent des lieux d’enfermement (au même titre que les prisons, les usines, les casernes, les hôpitaux psychiatriques…) où le Pouvoir limite les libertés individuelles (subversives donc dangereuses) et dresse l’animal social.

En évoquant la construction du Panoptique de Bentham (architecture pénitentiaire qui permet de « voir d’un coup d’oeil tout ce qui se passe dans une prison »), Onfray souligne les multiples formes de quadrillage scolaire.

Le Panoptique-scolaire s’organise autour d’un enfermement physique (l’élève est, souvent, obligé de demeurer assis, littéralement « à sa place »), temporel ( emploi du temps, du jour et de la semaine, calendrier, sonneries, récréations minutées…), architectural (salles numérotées, couloirs surveillées, place dans la salle de classe, et très régulièrement caméras de contrôles à l’entrée…) et pédagogique ( programmes à respecter, interrogations et… contrôles, notes et moyennes arithmétiques, barèmes comptables, conseils de classe et de discipline, sanctions, passages ou redoublement, créativité intellectuelle bridée, apprentissage basé sur la reproduction et l’imitation…).

Bref, l’Ecole quadrille la liberté individuelle au même titre que d’autres instances sociales répressives mais constitue également le moule premier de la soumission : elle prépare donc, au sens propre, à la vie sociale dans sa totalité.

Et c’est dans cet univers disciplinaire aux multiples facettes que Foucault considère que la prison Panoptique de Bentham est le modèle ultime de nos sociétés modernes :

« La fiscalité moderne, les asiles psychiatriques, les fichiers, les circuits de télévision et combien d’autres technologies qui nous entourent, sont la concrète application du [Panoptique] [...] Les lieux dans lesquels on a trouvé la tradition de connaissances qui ont amené à la prison montrent pourquoi celle-ci ressemble aux casernes, aux hôpitaux, aux écoles et pourquoi ceux-ci ressemblent aux prisons. »

La crise contemporaine de l’Ecole s’inscrit dans le cadre plus général de la crise des lieux d’enfermement comme l’usine, l’hôpital ou la prison.

Pourquoi ? Parce que selon Deleuze nous quittons une société de contraintes physiques pour entrer dans une société de contrôle. Les contraintes sont désormais intériorisées (auto-censure, quête de la performance, demandes de « motivation » et de « coaching » personnalisé…), pernicieuses (colliers electroniques, vidéo-surveillance omniprésente, drônes militaires en banlieue, quadrillage par satellites) ou soft et semi-volontaires (portables, wifi, facebook, gps : moyens apparemment inoffensifs de rester toujours disponibles, joignables et… repérables).

Autrement dit, l’Ecole de demain sera peut-être plus virtuelle (télé-enseignement, suivi individualisé sur le net), moins traditionnellement scolaire et rigide, mais plus que jamais sélective, omniprésente et tout simplement hyper-élitiste (elle demandera une « auto-motivation » de l’élève seul face à un écran…).

La démonstration d’Onfray est convaincante.

On pourrait lui objecter que l’Ecole est aussi, et avant tout, un lieu de transmission de savoir et donc, d’une liberté à venir. C’est un peu « à qui perd gagne » : l’élève renoncerait à une liberté immédiate et relative pour conquérir une liberté future et pérenne, celle de la connaissance et de la compétence professionnelle.

Cette objection est valable en théorie. Pas forcément en pratique, dans la mesure où l’on a jamais si peu enseigné et autant affronté de problèmes de discipline. De fait, malgré les protestations, le disciplinaire est le premier souci d’un système scolaire qui n’offre, trop souvent, qu’un mirage de liberté et d’émancipation.

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