"Le Petit Malheureux" de Guillaume Clémentine : des débuts prometteurs…

clementine.jpgJ’ai quelques scrupules à classer "Le Petit malheureux" de Guillaume Clémentine (éditions Motifs, env. 5 euros) dans ma rubrique "Bouquins cultes".

Face à "Sur la Route" ou au "Choix de Sophie", il ne fait tout simplement pas le poids.

J’ai découvert cet ouvrage lors du Salon du Livre en 2000. Il est paru pour la première fois aux excellentes éditions du Serpents à Plumes, aujourd’hui défuntes, et il demeurait introuvable jusqu’à sa récente réédition (réédition qui prouve d’ailleurs que le livre a un potentiel commercial certain).

Malgré quelques réserves, je crois que ce texte paru en 1999 (en fait un recueil de 6 nouvelles, avec en gros le même narrateur et le même ton) marquera, à sa façon, nonchalante et urbaine, la littérature française contemporaine.

Cette affirmation peut paraître risquée mais attendez la suite…

"Le Petit Malheureux" raconte le quotidien, les rêves, les fantasmes et les frustrations d’un jeune parisien arty au RMI.

Le ton est moderne, vif, tranchant, drôle, voire drôlissime et les situations sont toutes piquantes, étonnantes et souvent gentiment subversives (le narrateur érémiste insulte un couple d’amis bobo et leur siffle leur whisky) voire délirantes (le narrateur se rêve en champion cycliste kidnappé par Saddam Hussein…).

La plupart des passages fonctionnent parfaitement et l’ensemble est brillant pour un premier "roman" (ou recueil de nouvelles). D’autres sont un peu plus inégaux et s’enlisent dans le monologue (quelques lourdeurs) ou la blague potache soulante.

Alors qu’est-ce qui est culte ?

Et bien, disons, que Guillaume Clémentine est parvenu à rendre parfaitement le climat parisien des années 90-2000 : entre Guerre du Golfe (la première de 1991), précarité économique, sociale, amoureuse (le célibat), immobilier parisien, sexualité chaotique, humour de sale gosse, intellos précaires, alcoolisme mondain et shopping chez ED l’épicier, Clémentine a réussi à parler de nos vies avec… nos propres mots.

Et ça, ça devrait peut-être constituer une priorité des bouquins contemporains : nous parler de notre quotidien, sans concession démagogique (le narrateur passe son temps à insulter les petits bourges que nous sommes), avec une poésie d’autant plus efficace qu’elle est sobre.

Exemples textuels de cette poésie urbaine et simple :

"Alors, écoutez-moi bien, bande d’enculés : vivez, croissez, multipliez, enrichissez-vous par le travail et par l’épargne. Mais ne devenez pas grands-pères trop vite. Car le jour viendra où, même après mon troisième lifting, j’arriverai encore à baiser vos petites-filles [...]. Elles viendront à moi à vingt ans parce qu’elles verront qu’il reste encore un peu de vie en moi, et même en elles, malgré vous, avant que vous ne les ayez formatées!"

Et plus loin, après avoir insulté ses pseudos amis, le narrateur se retrouve à la rue et ça donne :

"Il fait nuit noire. Je m’enfonce dans Paris, les mains dans les poches de mon blouson en croûte de porc. Il fait froid. Je suis tout seul. Je suis un homme en fin de droits. C’est dimanche."

Il y a du Bukowski, du Kerouac et un peu de Céline, chez Clémentine. Pas dans la pose ou l’affectation de références précieuses. Au contraire : il revivifie une littérature populaire et libertaire en l’appliquant naturellement à nos solitudes hypermodernes.

Il est l’écrivain d’aujourd’hui : entre plans culs foireux, hypocrisie consumériste, désespoir intellectuel et misère matérielle ou spirituelle.

Clémentine a (avait ?) un potentiel énorme : supérieur à Houellebecq à mon avis. Depuis ce livre, il n’a rien publié. A-t-il explosé en vol (alcool, dépression, chômage… pire) ? A-t-il arrêté d’écrire pour se ranger (travail, famille, patrie) ? J’avoue que je suis curieux de savoir…

Il a ouvert une voie (comme en alpinisme) : il faudra bien que quelqu’un, quelque part, écrive le grand roman de la génération 2000…

Voilà : c’est super facile à lire, c’est drôle, c’est profond et ça coûte que 5 euros!

A vot’ bon coeur… comme dirait Guillaume.

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