« Face aux ténébres » de William Styron : dépression et indicible

styron2.jpgEn relisant Le Choix de Sophie, le chef d’oeuvre roboratif de William Styron paru en 1979, j’ai remarqué la citation de Malraux en épigraphe :

« … je cherche la région cruciale de l’âme, où le mal absolu s’oppose à la fraternité. »

Cette citation n’est pas seulement une piste pour comprendre Le Choix de Sophie (qui, en un mot, raconte le dilemme d’une mère dans l’enfer des camps de concentration et, en parallèle, rapporte l’apprentissage littéraire du narrateur). Elle permet également de saisir le dernier livre publié de Styron, Face aux ténébres sous-titré Chronique d’une folie.

Face aux ténébres, paru en 1990, est à l’origine le texte d’une conférence donnée dans une faculté de médecine psychiatrique. Ce court texte évoque, de l’intérieur et à la première personne, la dépression (nommée parfois « mélancholie ») qui a mené Styron, en 1985, aux portes du suicide. Celui-ci ( ancien marine au physique de cowboy, romancier majeur, polyglotte et francophile) n’a finalement retrouvé le chemin de la paix qu’à l’aide d’une hospitalisation, expérience qui l’a sauvé de ses propres pulsions.

Dans son texte dense, intime et en même temmps pudique, Styron note la « banalité »de ce mal qui touche a priori tout le monde en général et les écrivains en particulier.

Il rappelle, entre autres, son amitié avec Romain Gary (dépressif et suicidé) et son admiration pour Camus (autre dépressif qui traita philosophiquement de l’idée du suicide, notion qui le tourmentait).

Plus précisèment William Styron cherche les causes de sa maladie et en évoque trois :

1. La perte et le deuil mal vécus. Styron a perdu sa mère à treize ans et il considère la mort du père ou de la mère pendant la puberté comme « un traumatisme capable parfois de provoquer des dégâts émotionnels virtuellement irréparables ».

2. L’usage inconsidéré de somnifères. Il en cite un particulièrement dangereux, l’Halcion, qui éveille des pulsions suicidaires chez ses utilisateurs.

3. L’alcoolisme. Styron a décidé rompre brutalement avec l’alcool (qu’il consommait massivement depuis des décennies) sans assistance médicale. Son corps s’est manifestement révolté contre le sevrage.

Ces trois points suffisent à expliquer de nombreuses choses.

Mais on peut en rajouter un quatrième qui semble moins avoué mais qui est tout aussi manifeste : l’indicible.

Face aux ténébres, paru six ans après Le Choix de Sophie, alors que le romancier est âgé de soixante ans, est le dernier texte de l’auteur.

Autrement dit, les ténèbres sont avant tout pour lui, le Silence, c’est-à-dire la fin de sa carrière littéraire. La folie et la dépression surgissent au moment où il n’y a plus rien à dire, plus rien à écrire pour celui qui a consacré sa vie à la parole romanesque.

Dès les premiers signes inquiétants de la maladie, Styron parle d’ailleurs d' »indicible » :

« J’éprouvais dans mon esprit une sensation proche, bien qu’indiciblement différente, de l’authentique douleur […] Que le terme « indicible » s’impose à mon esprit n’est nullement fortuit… »

Le romancier aurait atteint une limite de la parole, limite qui serait celle de la douleur physique « indicible ». Cet indicible délimiterait la « région cruciale » de l’âme où se situerait le Mal absolu recherché dans Le choix de Sophie.

La dépression suicidaire serait en fait l’intériorisation d’une quête artistique paradoxalement couronnée de succès : après avoir recherché la source de la Barbarie, Styron l’aurait trouvée en lui-même, dans une zone opaque de son cerveau.

D’ailleurs, Face aux ténébres se conclut sur une forme d’équivalence : l’horreur de la dépression serait…

« … une image des maux de cet univers qui est le nôtre : la discorde et le chaos de notre quotidien, notre irrationalité, la guerre et le crime, la torture et la violence… ».

Styron, romancier, a cherché le Mal et l’a trouvé dans les récits de camp de concentration. La dépression, la fin des mots et de l’écriture, lui ont fait sentir que la source du mal est en nous, dans nos coeurs, nos cerveaux et notre chair qui se révolte quand elle le désire.

Existe-t-il une solution ? Oui : la musique. Styron cite la Rhapsodie pour Contralto de Brahms. Car la musique s’adresse avant tout aux sens, aux corps et pas à ces zones limitées de nos intelligences qui raisonnent, parlent ou pensent.

Un livre dérangeant qui nous introduit dans l’intimité d’un auteur immense. A lire si on aime Styron ou si l’on veut comprendre un peu mieux « le mal du siècle ».

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