“Alexis ou le Traité du Vain Combat” de Marguerite Yourcenar : dire la Maladie

janvier 2nd, 2008 § Laisser un commentaire

“Grand Style”.

En général, c’est ce que l’on dit au sujet de Marguerite Yourcenar (dans les discussions, les articles et les commentaires). On va même jusqu’à évoquer le “discours en toge” (en référence aux grandioses discours des sénateurs romains) pour évoquer ses Mémoires d’Hadrien.

“L’homosexualité” est le second topos qui vient compléter le premier cliché.

alexis.jpgIl est vrai que les héros de ses principaux romans (l’Empereur Hadrien, Zénon, Alexis, Eric von Lhomond) sont souvent des invertis (terme d’époque que je préfère à l’anachronisme gay) dont les amours forment la trame des récits.

Penchons-nous sur le cas d’Alexis (celui qui mène un vain combat…).

Dans ce court texte (publié en 1929) en forme de lettre, celui-ci se confie (avec les connotations religieuses et coupables du mots) à sa femme Monique à laquelle il avoue, à demi-mots suggestifs, ses irrémédiables penchants homosexuels.

Dans sa confession, Alexis évoque son enfance et sa jeunesse en Bohême du Nord, sa demeure ancestrale de Woroïno, la découverte de ses goûts, sa lutte vaine pour y résister, ses abattements profonds, ses dépressions et enfin l’acceptation de ses désirs.

Certes le style est de très haute volée (Marguerite n’a alors que 24 ans), mais celui-ci ne peut-être compris que dans le cadre d’une référence aux moralistes du XVIIème siècle (dans sa préface datée de 1963, l’auteure évoque le “style traditionnel de l’examen de conscience de Bourdaloue ou d’un Massillon”) dont les propos dépassent l’homme pour s’adresse à Dieu.

De la même manière, les mots, les phrases cherchent une abstraction qui dépasseraient la crudité de l’aveu et du désir purement charnel.

Ainsi à aucun moment, le terme “homosexualité” n’est évoqué. Alexis ne dit pas son état : il le suggère. Comme une faute inavouée, certes. Mais aussi comme un dépassement : l’homosexualité ne serait qu’un particularisme là où l’auteur recherche à l’exprimer l’universalité des souffrances humaines.

Et c’est dans cette recherche de l’universel dans le cas particulier (d’où l’usage du “Je” pour faire le “portrait d’une voix”) qu’il faut comprendre l’abstraction du grand style. L’art de la litote, de l’euphémisme, de la suggestion, la construction disloquée des phrases et même les silences : tout cela vise à rechercher un au-delà du “je”, une Humanité perçue à travers le prisme de l’intimité sexuelle.

Exemple de cet art de la fugue confessionnelle : Alexis raconte sa première expérience homosexuelle :

“Et ce fut alors que le cela eut lieu, un matin pareil aux autres, où rien, ni mon esprit, ni mon corps, ne m’avertissaient plus nettement qu’à l’ordinaire. [...] ce ne fut pas ma faute si, ce matin-là, je rencontrai la beauté…”

Peut-on imaginer confession plus vague, plus imprécise ?

La langue tend vers la désincarnation du langage, et donc vers la musique. D’ailleurs, Alexis trouve la paix finale en jouant du piano : la musique est capable de dire le non-dit, elle évoque l’harmonie universelle et peut-être l’acte sexuel/sensuel (“je cédai à l’attirance du piano”).

Cette généralisation renvoie à l’ensemble des souffrances humaines : derrière les maux d’Alexis, il y a la Maladie (et pas seulement le Mal). Et ce n’est pas un hasard si la Chair (en tant que désir et corps) est omniprésente dans le texte (comme dans toute l’oeuvre de Yourcenar). L’homosexualité mal vécue (médicalisée dans les années 20) et la culpabilité qu’elle provoque sont ici plus l’expression des maux du Corps que les signes revendicatifs d’une identité.

D’ailleurs, dans certains passages, les souffrances d’Alexis pourraient parfaitement s’appliquer à n’importe quelle maladie, à n’importe quel remord, à n’importe quel secret intime : exemple :

“Ce que je reproche à la maladie, c’est de rendre le renoncement trop aisé. On se croit guéri du désir, mais la convalescence est une rechute, et l’on s’aperçoit, avec toujours la même stupeur, que la joie peut encore nous faire souffrir.”

On peut penser ici à l’homosexualité mais aussi la passion amoureuse, à la drogue, à l’alcoolisme, voire au cancer (on pense à Mars de Fritz Zorn)…

Voilà : grand style et chair, culpabilité et plaisir, corps et maladie, homosexualité et universalisme. Les clichés méritent toujours d’être exposés au grand jour.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Gravatar
Logo WordPress.com

Please log in to WordPress.com to post a comment to your blog.

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Qu’est-ce que ceci ?

You are currently reading “Alexis ou le Traité du Vain Combat” de Marguerite Yourcenar : dire la Maladie at Abreuvons nos sillons.

meta

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.