“L’attrape-coeurs” de Salinger : roman de la résignation et de l’enfermement

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La plupart des gens qui parlent de L’attrape-coeurs (”The catcher in the rye” en vo) ne semblent pas l’avoir lu.

En général, en évoquant ce texte, on causera de l’auteur (ah! le mythe de l’ermite Salinger…), de quelques répliques ou références (pratique pour ne pas avoir à lire l’oeuvre entièrement…) ou, pire, du vague mal-être adolescent et de la gouaille qui va avec.

Ce type de remarques paresseuses, superficielles et branchées sont d’autant plus pernicieuses qu’elles ne sont pas totalement fausses, même si elles ne font qu’effleurer la réalité. Autant réduire Wilde à l’homosexualité, Yourcenar à la bisexualité et Camus à l’Algérie des pieds-noirs. La caricature est parfois vraisemblable ; elle est souvent mensongère.

Tout ça pour dire que L’attrape-coeurs mérite d’être lu attentivement et non pas cité pour ses quelques bons mots, insignifiants hors de leur contexte.

Mais  ce n’est pas un hasard si cette oeuvre fait un tabac parmi les fils-à-papa parigots de 2007 qui ne prennent pas vraiment le temps de lire (d’ailleurs, aiment-ils vraiment ça, lire ?)

Car justement, le héros du “Catcher in the rye”, Holden Caufield est un fils-à-papa ado et new-yorkais des années 40.

Lycéen “emprisonné” dans une pension pour gosses de riches en Pennsylvannie, Holden fait une “fugue” qui le ramène dans son quartier, à New-York, en plein Manhattan chicos. Entre bars branchés, rencontres urbaines et micro-aventures, il retournera même chez ses parents, clandestinement, afin de rendre visite à sa petite soeur.

Le jeune Holden Caufield est donc un anti-David Copperfield (cité dans l’incipit). Un antit-héros. Contrairement à la mythologie américaine, il ne va pas vers l’Ouest (vers Hollywood, par exemple, où son frère DB a fait fortune comme scénariste) mais retourne plutôt vers l’Est, vers New-York, vers sa famille, ses origines sociales (bourgeoisie intello East Coast).

On le voit : L’attrape-coeur n’est pas un roman d’apprentissage, ni même un roman de voyage. Il crée plutôt un genre :  le roman de la résignation. Le héros ne parvient ni à découvrir le monde ni à le fuir, encore moins à l’enchanter ou à le transformer. Il n’en tire ni sagesse ni émerveillement; au contraire, le personnage est réduit à néant par des forces sociales qui le soumettent.

Autrement dit, malgré sa pseudo-fugue, Holden se trouve englué dans son milieu, dans ses amitiés, dans ses flirts. La brouille avec sa copine Sally qui refuse de le suivre dans une improbable escapade pour le Massachussets est symptomatique. La dispute se conclut d’ailleurs par un aveu d’échec existentiel :

“Y aura pas d’endroits merveilleux où aller quand j’aurai fini mes études.”

Et c’est là qu’apparaît un des thèmes majeurs du texte : l’enfermement.

L’enfermement physique (pensionnat), géographique (New-York et précisèment Manhattan), social (une bourgeoisie où tout se monnaie en dollars, où les relations sociales sont codées et les avenirs déterminés) et surtout psychologique.

L’enfermement est psychologique, avant tout. Car Holden Caufield est, même si personne n’évoque jamais ce point assez subtil, un maniaco-dépressif interné. Ce point discret mais manifeste est souligné dès la première page :

“Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m’est arrivé l’année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper.”

Ce ici ne peut qu’être qu’une maison de repos. Ce point est d’ailleurs évoqué, de manière synthétique, à la fin du texte :

“Je pourrais vous raconter [...] comment je suis tombé malade et [...] quand je serai sorti d’ici. Y a un tas de gens comme ce type, le psychanalyste qu’ils ont ici, ils arrêtent pas de me demander si je vais m’appliquer en classe….”

Bref, Holden est un malade psychiatrique interné qui raconte une fugue dans un univers clos. Et ses pulsions de mort omniprésentes structurent sa narration. D’où les répétitions constantes de l’expression “ça m’a tué’ ou l’évocation de la mort de son jeune frère Allie atteint d’une leucémie ou encore, la scène macabre dans la salle-de-bains où Holden s’imagine avec “une balle dans le ventre”.

D’où une voix narrative saturée de répétitions et de variations sur la mort, la saleté, la dévalorisation. Son langage “ado” n’est pas pauvre, au contraire : il souligne le ressassement d’Holden et son enfermement linguistique pathologique.

D’ailleurs une lecture fine mettrait en valeur la mise en scène du langage lui-même : entre les noms propres, les noms de marques, de lieu, les titres, les italiques et le discours indirect, toute parole semble étrangère, sujette à commentaire ou à réinterprétation par le héros psychopathe.

Voilà. Enfermement psychiatrique, pulsions morbides, déterminisme social implacable, résignation : c’est la réalité textuelle de L’attrape-coeur. Pas forcèment glamour et paillettes. Heureusement. En tout cas mieux vaut lire ce bon vieux Salinger qu’en parler…

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