Tennessee Williams, écrivain mutilé

Bon, ben, je m’y colle parce que c’est inoubliable, parce que ça dérange et parce que c’est fastoche à lire.
Le « Boxeur manchot » est un recueil de onze nouvelles de Tennessee Williams.
Ces nouvelles parlent d’un seul et même monde : celui des exclus, des jeunes filles timides, des ratés, des homosexuels, des météques, des schizophrènes, des mystiques, des ouvriers et… des poètes.
La liste est longue, désolé.
Bref, Tennessee Williams (TW) nous parle de nous. De l’humanité.
Les personnages de TW ont quelque chose en commun : ils sont tous des inadaptés, incapables de vivre dans une société américaine formatée et capitaliste.
Or ils sont mutilés : ils souffrent dans leur chair et dans leur âme.
La mutilation est corporelle ou symbolique : chez TW, on perd un bras ou un morceau de cerveau (lobotomie) comme on perd sa virilité, son innocence et sa jeunesse.
Et chacun de ces héros du quotidien va chercher à fuir la norme sociale.
D’où l’aspect révolutionnaire de l’univers de Tennessee : l’individu s’oppose systématiquement au groupe et aux bien-pensants dans une démarche suicidaire et prophétique.
Et ce n’est pas par hasard s’il évoque, dans une nouvelle, en pleine chasse aux sorcières anti-communistes, les groupes d’étudiants socialistes. Ou si un sado-masochiste blanc est maltraité par un nègre (« Le masseur noir ») : l’ordre social dominant/dominé est inversé par la magie du désir sexuel.
Car en dernier recours, il s’agit bien de magie chez Tennessee.
Dans plusieurs nouvelles, les animaux parlent aux hommes, les sauvent ou les aident à accepter la souffrance.
Ainsi, dans « La Nuit ou l’on prit un iguane » (adapté au cinéma), le reptile symbolise clairement la libido féminine prise au piège des conventions sexuelles.
La fornication, la folie et le mysticisme deviennent alors des formes individuelles de révolte poétique.
La face sombre de l’individu, ses névroses et ses échecs, se transformant en une poésie de la liberté et de la faille infinie.
Et c’est bien le talent de Tennessee que de transformer les humbles en héros mythologiques. D’ailleurs, un personnage essentiel du recueil, un poète raté, se prénomme « Homer »…
Exemple textuel de ce panthéon des losers :
”Le cadavre du boxeur manchot, que personne ne réclama, fut donné à une université de médecine.
Les hommes qui le disséquèrent dans leur laboratoire furent un peu déconcertés de voir un tel corps livré à leurs scalpels. Il leur semblait mieux fait pour orner une galerie de sculpture antique : il avait la noblesse d’un Apollon brisé, dont aucun sculpteur n’aurait pu exprimer la pureté.”
(extrait légèrement remanié)
Voilà, je me suis arraché à ma paresse légendaire et j’ai écrit ce commentaire .
Alors faites un effort, siouplé, c’est pour la bonne cause : empruntez « Le Boxeur manchot », volez-le, achetez-le et surtout lisez-le.
C’est le bouquin parfait pour le métro, les gares et les salles d’attentes : lieux communs et vulgaires qui n’attendent que l’éclat cosmique de l’univers de Tennessee.
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