Butô : la chair des spectres

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Vendredi soir, on s’est retrouvés avec mon pote Augder au Divan du Monde, dans le quartier de Pigalle. Au menu : un spectacle de Butô.

Un mot sur le Divan du Monde : cette salle de spectacle/bar assez grande est un endroit presque parfait dans la mesure où, en fonction de la programmation, l’entrée est gratuite et on ne paie que les consos (à prix très décent). Certains concerts (en général, plutôt world music, mais pas toujours) sont parfois payants. En général, vers minuit, on enlève les tables et la salle se transforme en boîte de nuit à entrée gratuite, avec DJ et happy hour pas chère. Un bon plan qui ne déçoit jamais.

Bref, le spectacle de Butô multimédia était assurée par le groupe Kami Hitoe.

La danseuse Yumi Fujitani, d’abord vêtue de blanc puis à moitié nue, est seule sur scène.

Elle est uniquement accompagnée d’une projection vidéo (des lignes et des formes rectangulaires blanches puis des fils, des câbles et des morceaux… de dentelles) et d’une musique hypnotique (produite à partir « d’un fil de laine frotté sur les cordes d’une guitare » selon les artistes).

Au début du spectacle, Yumi est allongée, sous un éclairage à l’intensité variable.

Elle se contorsionne pendant de longues et belles minutes.

Le minimalisme de la situation sensibilise le spectateur qui s’attache à chacun des mouvements saccadés de l’artiste.

Puis la danbseuse se lève, se colle à l’écran, traverse la scène, lève les bras lentement ou brusquement tandis que les images filaires défilent et sur son corps et sur l’écran.

Une fois dénudée, Yumi sort de scène et, toujours au rythme d’une musique macabre, continue sa danse aléatoire parmi le public.

Enfin, elle quitte la salle par la porte de service qui prend une dimension magique : le fantôme de la danseuse s’y est faufilé pour ne plus apparaître.

La magie du spectacle est intacte, même lorsque ladanseuse s’éclipse à quelques centimètres du public.

D’ailleurs, s’agit-il de spectacle ? On peut s’interroger.

Le Butô (voir la définition ici) ne semble pas spectaculaire, au sens propre du terme.

Car il ne semble pas y avoir d’artifice, d’illusion et encore moins de séduction ou de théâtralisation.

Marqué par Hiroshima et l’après-guerre au Japon, on sent plutôt dans le Butô une volonté de montrer la vérité du corps, de ses souffrances et de son inscription dans un réseau de contraintes noueuses (les fils, la dentelle…). 

Cette vérité charnelle qui est mise en scène est également démystifiée par le passage dans le public : ce corps de danseuse est aussi le nôtre. Il y a pas de différence fondamentale entre la comédienne et le public, entre son corps et le nôtre. Pas de différence entre un espace scénique « sacré » et la salle « profane ». Le butô nous apparaît comme un art de la présence, de l’apparition, de l’épiphanie.

Et on saisit là, un aspect de la dramaturgie du Butô.

On passe d’un corps indigent et souffrant à un être debout qui fait face. Certes cet être incarne un zombie plutôt qu’autre chose. Mais il existe. Et le spectacle vient de nous montrer son incarnation douloureuse. Les fantômes ont un corps spectral et ils naissent sur scène et vivent parmi nous.

Les victimes d’Hiroshima dans la psyché japonaise (où les victimes de guerres sont des kamis, des esprits divins immortels) ont dû vivre ce parcours : de la souffrance corporelle à la réincarnation publique.

Résultat : la prochaine fois que vous voyez un spectacle de butô à l’affiche, foncez !

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