Archive for décembre, 2007

Affiche électorale xénophobe : l’art d’être un mouton… noir

Les affiches et les propos racistes, de tous bords, sont passionnants et sympathiques… si on aime décrypter les signes, bien sûr.suissemoutonsinside.jpg

Ils révélent des choses profondes sur nos insconcients, notre passé et notre culture. Ils délimitent ce qui peut être dit, ce qui peut être toléré et ce qui peut être montré. En même temps, ils jouent sur des clichés visuels et verbaux très ambigus, voire auto-destructeurs.

Observons cette jolie affiche de l’UDC (trouvée ), parti politique suisse xénophobe en pleine ascension, dont le leader, Blocher, est décrit comme “raciste, xénophobe, antisémite, homophobe” (attention, cette accumulation est importante).

Sur l’image, deux moutons blancs observent un autre mouton blanc “bouter” hors de Suisse (symbolisée par une surface rouge marquée d’une croix blanche) un mouton noir qui se retrouve sur une surface blanche.

Il est clair qu’il s’agit d’évoquer l’éjection pure et simple des étrangers : les citoyens helvètes désireraient (conditionnel) rester entre eux “pour plus de sécurité’.

Mais voilà… y a un problème : les moutons !

D’abord, il y a deux moutons qui regardent l’expulsion sans rien faire. Ils ont même l’air interdits, dubitatifs et passifs. Pour expulser les étrangers hors de Suisse, l’UDC ne semble pas vraiment attendre de l’aide des suisses : elle demande juste que 2/3 des citoyens restent inactifs. Une sorte de majorité silencieuse. Exigence minimum. Autrement dit, le parti xénophobe demande moins une action, qu’un “laisser faire”…

Ensuite, ça paraît évident tellement c’est gros : les suisses sont présentés comme… des moutons ! L’électeur suisse est ramené à l’espèce animale supposée la plus suiviste, la plus conformiste, la plus grégaire. Le suisse serait-il moutonnier ? En tout cas, Blocher (le loup?) n’attend qu’une chose : le tondre comme un…

Cette réduction de l’électeur à un animal moutonnier frise le lapsus. Et elle est aggravée par le fait que l’étranger est représenté par un mouton noir : autre lapsus, puisqu’on ne change ni d’espèce animale ni de race (sur l’image, les quatre moutons sont identiques), juste de couleur. C’est léger.

Autrement dit ce qui définit la différence, c’est juste un critère distinctif  mais pas une différence de nature..

Le mouton étant le symbole habituel du conformisme social et politique, on peut donc légitimement considérer que le mouton noir incarne ce qui est différent socialement et politiquement.

Est un mouton noir pour l’UDC, tout ce qui n’est pas comme les autres, tout ce qui est minoritaire par l’identité ou le choix de vie : étrangers, musulmans, juifs, gays mais aussi opposant politique, artiste, journaliste, libre penseur…

Bref chaque suisse est potentientiellement le mouton noir d’un troupeau de mouton blanc… c’est ce que dit l’affiche de l’UDC.

Est-ce le meilleur moyen d’obtenir plus de sécurité ? Savoir qu’à tout moment, et pour n’importe quoi (couleur des yeux, des chaussettes, goûts sexuels, vestimentaires, culinaires, etc…), on peut être désigné comme le mouton… noir du troupeau blanc, c’est flippant, non ?

Jusqu’à cette affiche de l’UDC Suisse, j’ai toujours cru que c’était classe d’être un mouton noir : genre le type qui résiste, qui dit non quand le troupeau abdique ( Jeanne d’Arc, Clémenceau et De Gaulle devaient être des moutons noirs, non ?).

Cet extrait des Temps modernes de Charlie Chaplin m’avait conforté dans ma vision : le mouton noir du troupeau représente l’ouvrier dysfonctionnel, celui qui va résister d’une manière ou d’une autre (par une forme de sabotage maladroit et rigolo).

(attention : à la 23ème seconde un troupeau de moutons blancs avec un mouton noir au milieu… effrayant!)

Le montage qui rapproche le troupeau des ouvriers à celui des moutons blancs ne faisait que souligner la force de l’individu qui se distingue du groupe et résiste aux lois du mimétisme…

Mais non, L’UDC et Blocher ont trouvé la faille : l’esprit moutonnier est le garant de la sécurité. La différence est source d’insécurité.

C’était évident, tous les bons gouvernement le savent : sécurité, identité et exclusion sont des mots magiques pour se faire élire. Suffit d’hurler avec les… loups!

John Coltrane : “My Favourite Things” : le champion poids-lourd.

The Heavyweight Champion : le Champion poids lourd.

C’est le surnom qu’ont donné à Coltrane les amateurs de jazz des années 60. Sachant également qu’il est vénéré comme un véritable saint par une église d’Harlem qui considère sa carrière de saxophoniste génial (détruit par la drogue, l’alcool et l’appel des plus hautes sphères mélodiques) comme une vie mystique semblable à un chemin de croix.myfavouritethings1.jpg

Une chose est sûre : Coltrane fait l’unanimité.

Perso, j’ai quelques réticences avec Miles Davis (la plupart du temps, je trouve son son glacé et artificiel mais bon, je dois me tromper) et je n’ai jamais rien compris à Charlie Parker qu’on ne cesse de me recommander.

Mais Coltrane, c’est autre chose. Une autre dimension peut-être.

Ce type s’adresse à tout le monde, même aux ignorants en jazz : c’est de la musique universelle. Un peu comme Bach. Chacun peut le suivre dans ses longs titres (le morceau My Favourite Things, qui donne son titre à l’album,  dure 13 minutes sur le CD; les versions live dépassent 20 minutes). Chacun peut y coller ses délires.

En ce qui concerne l’album proprement dit, il faut rappeller qu’il a été enregistré en trois jours en octobre 1960 avec un trio mythique qui suivra Trane dans de nombreuses aventures et expérimentations.

Trane joue, sur les 4 titres de l’album, du saxophone soprano (sachant qu’il joue habituellement du saxo ténor). Cet instrument lui permet de trouver des sons originaux qui rappellent les improvisations africaines, arabes et indiennes. L’Afrique et le metissage (musical et culturel) seront les grands thèmes de Coltrane qui tentera d’unir l’humanité dans un même culte spirituel (avec des albums comme Love Supreme).

La démarche peut sembler ambitieuse mais justement, la musique de Coltrane a les moyens de ses ambitions et certains morceaux notamment en live flirtent  avec le sublime et la grandeur de la musique sacrée europèenne.

Bref, si vous voulez découvrir le jazz, tout le jazz, n’achetez pas une anthologie à la con, dégottez-vous My Favorite Things. Si vous ne devez écouter qu’un CD de jazz dans votre vie, faut que ça soit celui-là…

En vidéo : My Favorite Things, titre qui a donné son nom à l’album le plus célèbre de John Coltrane, interprété en 1960 pour une émission télévisée.

Trane est au saxophone soprano. McCoy Tiner au piano,  Elvin Jones à la batterie et Steve Davis à la basse (ou est-ce Jimmy Garrison ?).

Il faut savoir que “My Favourite Things” est initialement une valse chantée, écrite par Richard Rogers et interprétée au cinéma par Julie Andrews dans une comédie musicale du même nom.

Notez que Coltrane a transformé un morceau de musique populaire purement américain en titre jazz légendaire aux connotation afro-arabes (son nasillard du saxo qui mime un instrument du Maghreb). 

Admirez le travail.

Arcimboldo : métamorphoses, pouvoir et paganisme.

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(Ci-contre Vertumne, tableau de 1590 d’Arcimboldo, représentant le dieu romain des saisons)

On ne peut que recommander la visite de l’exposition Arcimboldo au Musée du Luxembourg jusqu’au 15 octobre. Pourtant c’est cher : 10 euros en tarif normal et 8 en tarif réduit (assez sélectif). Mais c’est très bien et on en a pour son argent.

Je craignais le pire car le site est assez petit et j’avais été un peu déçu par la “grande expo” Le Titien la saison dernière.

Mais là, c’est vraiment intéressant : Arcimboldo est au centre des débats (de manière chronologique et même ludique avec un jeu de miroir très prisé qui permet de voir les oeuvres “inversées” en anamorphose).

Mais l’exposition propose également un regard sur “les cabinets de curiosités” des Hasbourg et propose des toiles de différents auteurs contemporains ou utiles à la compréhension de l’auvre d’Arcimboldo. On notera ainsi quelques inoubliables et minuscules dessins de Léonard de Vinci croquant des gueules monstrueuses : il s’agissait pour le maître de montrer qu’il y avait de la beauté dans la laideur…

Comment aborder les oeuvres proposées ?

En se rappelant qu’Arcimboldo, le milanais, travaillait pour l’empereur autrichien, Maximilien.

Il devait satisfaire son envie de “curiosités” (créations et découvertes artistiques qui soulignent les aspects les plus rares et étonnants du monde : insectes en métal précieux, lions en cristal de Bohème, épée au manche de corail, oeuf d’autruche serti d’argent et… tableaux étonnants) et flatter la magnificence du monarque par des références et des symboles éternels.

Or Arcimboldo est d’abord portraitiste : certains de ses portraits de dames de la cour sont d’ailleurs exposés. Et pour flatter la grandeur de Maximilien, tout en glorifiant la théorie antique des correspondances (le monde est un ensemble infinis de signes et de symboles qui communiquent entre eux), rien de mieux qu’une série de portraits évoquant les saisons et une autre série, qui viendra plus tard, évoquant les quatre éléments. Chaque saison renvoyant à un élément : l’été, le feu; l’automne, la terre; l’hiver, l’eau; le printemps, l’air.

La symbolique païenne (pré-chrétienne) est soulignée et, à l’intérieur des tableaux, chaque légume, chaque plante, chaque fleur, chaque animal à une signification symbolique (voire alchimique).

Mais qu’y a-t-il au centre de ces tableaux  ? L’homme.

Arcimboldo est de son temps : il est un humaniste (au sens culturel du terme) qui met l’homme au centre du monde et de ses portraits. Et comment tiennent ces amas hétéroclites de poissons, de fleurs, de légumes ? Par un miracle qu’on appelle “visage humain”. Le “liant”, la “colle” qui fait tenir la diversité de la création (animale et végétale) s’appelle la figure humaine.

Et la figure ultime de l’homme est incarné par…. l’empereur. Notamment dans le tableau ci-contre, Vertumne, qui synthétise les attributs de toutes les saisons et de tous les éléments. Remarquons que ce Vertumne-Empereur à des allures d’Appolon et de Dionysos rassemblés.

Le tableau est païen, il est politique mais il est aussi… littéraire. Il se construit autour de poèmes savants.

L’un deux de Gregorio Comanici est reproduit sur un mur de l’exposition. Il s’intitule Il Figino.

En voici deux extraits éloquents :

“Dis-moi, Eau, si ce tronc décrit l’homme en moi ou moi en l’homme et si la divine ressemblance est assez honorée”.

“C’est par la volonté de César que j’ai forme humaine”

L’Homme, la nature (dans sa diversité la plus “monstrueuse”) et le pouvoir politique sont liés par l’Art et la pensée globalisante.

A voir… car vus en “vrai” et de près, les tableaux et les objets d’art sont étonnants.

Herbert : “Bodily functions” : l’électro-jazz charnelle.

Bodily functions, (fonctions corporelles) paru en 2001 est un de mes albums de musiques préférés, tous genres confondus.

Six ans après sa parution, il n’a pas pris une ride. On ne peut pas en dire autant de toute la production électro. Et même si, par la suite les expérimentations (un peu branchouilles) de Matthew Herbert m’ont laissé de marbre, j’ai toujours considéré Bodily functions comme un chef d’oeuvre peu, ou pas assez, connu.

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Il y a de magie dans cet album. Et par définition, la magie, ça s’explique pas : ça s’écoute au casque et ça vous tient compagnie. Comme une présence humaine. Et justement la magie est là : dans l’humanité de ces 14 titres, pour la plupart des chansons.

L’humanité ? Oui. Et elle s’exprime d’au moins trois manières.

D’abord c’est la voix classe de Dani Siciliano, la muse désabusée, l’amoureuse d’Herbert, que la musique semble sonder jusqu’aux tripes : les bruits (naturels) d’estomacs en digestion ou de sang claquant dans les veines qui parsèment l’album paraissent provenir de son corps.

Ensuite, c’est le refus dogmatique d’Herbert d’utiliser des sons numériques : pas de samples, pas de boîtes à rythmes, etc… Que du vrai, de l’analogique, du réel et… de l’aléatoire : des vagissements de bébé, des organes humains bruyants et même le son d’une souris qui traverse le studio d’enregistrement. De l’anti-électro-techno, quoi.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, la relation humaine est au centre de l’écriture des chansons. La pochette du CD est claire là-dessus : Bodily Functions raconte une histoire d’amour ou en tout cas de couple. Cela donne des chansons où le “you” est omniprésent par… son absence. Les titres sont éloquents  I don’t see you, ”je ne te vois pas”  ( I dont see you/How I’m supposed to/When you are close to me/I don’t hear you….) ou encore You’re unknown to me, “tu es un inconnu pour moi”. Le CD est tout de même l’occasion d’une découverte (auditive) puisqu’il finit sur le bien-nommé The Audience, “l’audience” (au refrain entêtant et clair : move with me) : on est prêts à s’écouter, voire à s’aimer.

Bref une voix sensuelle et fragile, la recherche et la création de l’autre dans/par le corps, des chansons parfaitement construites et entraînantes… Que demande le peuple ?

A écouter… en automne !

Vidéo de The Audience, dernière chanson de l’album et peut-être la plus rythmée.

Chanson d’amour, de complémentarité et d’amitié. Les différences comme moteur, comme mouvement et  rythme. Bodily fusions ?

Extrait des paroles éloquentes :

You are my flesh
You are my bones
You are endless shifting tones
You are my eyes you are my ears
You are the salt within my tears
You are my noise you are my sound
You are the dark and shifting ground
You are my yes you are my no
You are rarely wrong i know

So move with me
With me removed

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