Deux vidéos qui laissent indigné mais songeur…

Deux vidéos qui laissent indigné mais songeur… dans le déluge du Web qui mêle informations et désinformations de masse.

La première (qui a été vue 35 millions de fois…) présente la longue promenade new-yorkaise (10 heures!) filmée d’une jeune femme qui ne cesse de se faire aborder, draguer, suivre, interpeller… Les 10 heures sont résumées en 1 minute 56 secondes :

Une horreur : on en sort scandalisé, estomaqué, atterré… dans un premier temps.

Mais rapidement une série de questions inquiétantes se pose, notamment sur la méthode utilisée pour proposer de telles vidéos :

1. Que cherche à prouver cette fille (en fait, l’association Hollaback! qui a produit la vidéo)? Le harcèlement (« street harassment ») que subissent les femmes dans les rues… ou le harcèlement que subissent certaines filles dans certaines rues de la part de certaines personnes? Plus précisément, la fille (blanche) se fait draguer par des noirs dans des quartiers à majorité blacks (ghettos) ou à population très mixte. Les villes US fonctionnent explicitement sur le modèle de la ghettoïsation ethnique/religieuse/sociale : dans ce cadre, se balader seule dans la rue ne constitue aucunement un acte neutre. C’est un acte social et sexuel à part entière dans une nation qui a fonctionné et fonctionne encore sur des codes marqués par la ségrégation. Les identités sexuelles n’existent pas dans l’abstraction idéale : elles sont soumises à une complexité historique, économique, spatiale, raciale. De fait, les blanches ne vont pas dans les quartiers noirs; or, quand elles y vont, c’est pour témoigner qu’elles ne peuvent pas y aller… On est entre la tautologie, le fil à couper le beurre et le déni sociologique.

2. Qui est cette fille? D’où parle-t-elle? (comme on disait dans les années 70) Est-elle une simple anonyme légitimement indignée? Est-elle une féministe qui cherche à dénoncer une situation sans la contextualiser? Est-elle une militante identitaire blanche (mouvement à ne pas négliger dans un pays où les problèmes raciaux sont toujours criants), jouant sur le féminisme et le scandale pour mieux dénoncer les comportements noirs? Rien ne permet de répondre à ces questions. La présentation de la vidéo par l’association Hollaback! ressemble à de l’enfumage pour dissimuler un problème ethnique (et éthique) manifeste puisqu’elle précise que

This video should in no way be considered statistically accurate to the demographics of street harassment. This video features just 18 scenes, and should not be treated like a survey. […] a video like this is not meant to be a literal representation of street harassment demographics. We filmed for less than half a day, and were only able to capture quality audio and video for roughly 30 of the harassments. To repeat for emphasis what we said at the end, this video involved people of all backgrounds.

En gros et en français, la vidéo n’a pas de valeur représentative en termes démographiques (ou plutôt ethnique) : pourtant les noirs y sont massivement représentés et la fille traverse des quartiers noirs (ou multiethniques). De même, la vidéo n’est pas censée proposer une « représentation littérale du harcèlement de rue » : pourtant sur les 2 minutes qui résument une randonnée de 10 heures, on retrouve systématiquement la même population… De plus, dans le monde du Web et des vidéos chocs sur youtube, une image vaut un million d’avertissements ambigus et contradictoires… que personne ne lit.

La vidéo de présentation de Hollaback! () est tout aussi inquiétante : elle présente en écrasante majorité des filles blanches (tendances Wasp) qui dénonce harcèlement de garçons de couleur. A ce titre, le passage où Emily May (la créatrice de l’association) se fait suivre par un black qui se planque derrière un pilier pour la reluquer incarne une farce tragique où le déni de réel fait presque sourire : le street harassment est définitivement une question de couleur, de classe et de quartiers urbains (« inner city »).

3. Pourquoi la fille n’indique pas précisément les quartiers qu’elle a traversés? Et à quelle heure les traverse-t-elle? Pourquoi ne voit-on que les ghettos noirs ou les quartiers populaires et pas les quartiers blancs, d’affaires, résidentiels aux mêmes heures. Ainsi à Paris, traverser Barbés à 15h, ce n’est pas traverser la Défense, la Butte-aux-Cailles ou Saint-Germain-des-Prés à la même heure. Et inversement Barbés à 10h doit être bien paisible (je suppose!). Bref, la vidéo sélectionne les quartiers où il se passe quelque chose, rejetant de facto les quartiers où il ne se passe rien. Or cette différence est autant sociale et économique qu’ethnique : par exemple, on ne drague pas dans les quartiers d’affaires parce que justement on y travaille. Inversement, on harcèle dans la rue dans les quartiers pauvres parce que la population est désœuvrée. Cela ne justifie rien mais cela explique beaucoup…

4. D’où la question évidente du montage : sur dix heures (résumées en 1 minute 56 secondes!), pourquoi ne retenir que ce qui se passe dans les ghettos et plus particulièrement ce qui se passe mal? Est-ce qu’il ne se passe rien ailleurs (dans des quartiers à population différente)? Est-ce que les dix heures ont été de la même eau ou n’a-t-on conservé que les pires moments? Y a-t-il des moments calmes, y compris dans les quartiers multiethniques? La vidéo ne répond à aucune de ces questions et ne précise aucune méthodologie, même basique.

5. Enfin, la question la plus fondamentale : est-ce que les agressions machistes les plus significatives se font dans l’espace public? Autrement dit, la vidéo montre des agressions inacceptables en pleine rue : mais justement la rue est peut-être le lieu le moins dangereux. C’est le lieu de l’agression machiste du pauvre qui n’a plus que cet espace pour se défouler. C’est toujours trop. Pourtant, on sait que c’est à l’intérieur que se déroule les drames. Les ministres, les stars et les riches agressent, frappent, insultent, harcèlent, tuent dans des palaces ou des hôtels particuliers (les faits divers nous le rappellent presque quotidiennement). La présence (voire l’omniprésence) à l’extérieur est inversement proportionnelle au revenu : cette violence de rue est, par définition, plus visible mais paradoxalement plus facile à dénoncer et à réprimer. Poser la question de la rue, c’est poser le regard sur la partie émergé de l’iceberg en se polarisant sur le menu fretin ethnique et social qui de toute façon est livré à la sauvagerie ultra-libérale…

Une vidéo, postée après celle-ci, semble répondre de manière assez inquiétante aux inquiétudes soulevées par le harcèlement de rue.

Il s’agit de montrer dans un premier temps que ce harcèlement existe bel et bien et, dans un second temps, qu’il est interrompu par le port du hijab (le visage est apparent, tout le reste du corps est recouvert).

Faut-il porter le hijab pour ne pas se faire importuner dans la rue? La réponse est aussi scandaleuse que la question : oui.

Toutes les associations du monde, toutes les polices municipales du monde seront moins efficaces que le port du hijab pour dissuader le harcèlement de rue.

Ce constat amer et effrayant pose la question de l’objectif visé par l’auteur du documentaire. Karim Metlawy est un jeune acteur new-yorkais sans prétention associative ou religieuse. La présentation de sa vidéo paraît parfaitement neutre et dénuée de toute forme de prosélytisme :

I strongly believe women have the right to dress in which ever way they want and also believe that guys play a major role, they should not talk in disgusting ways and should lower their gaze. This video was in no way a survey or an accurate representation and should not be considered as such. This video was done as an experiment and these were the results with no tampering or editing trickery. Footage that was left out due to time does not change the outcome represented in this video. This video was made to respect women of any kind who dress in anyway.

En bref, pour Metlawy, le respect dû aux femmes doit être indépendant de leur façon de s’habiller. Le problème, c’est qu’il nous prouve que la réalité fonctionne inversement. Le hijab permet à la femme de se défendre et de trouver une place sécurisée dans l’espace urbain. La femme n’est respectée que si elle s’exclue volontairement du jeu sordide de l’offre et de la demande sexuelles qui se joue tacitement dans les rues contemporaines. Les rues apparaissent comme un vaste marché déséquilibré et ultra-libéral où s’exercent les pulsions masculines : pour sortir de ce marché, la femme doit signifier physiquement son appartenance religieuse.

C’est donc la fin concrète de la liberté et du libéralisme sexuels impraticables parce qu’ils se sont transformés en marché invivable, régulé par le harcèlement, la violence et le viol.

L’Islam répond symétriquement à cet ultralibéralisme, sans le remettre en cause mais en proposant des réponses pragmatiques, là où les pouvoirs publics ne traitent même pas du problème.

Du coup, l’Islam devient de facto féministe puisqu’il protège efficacement la femme dans la sphère publique. On comprend mieux les problèmes de « port du voile » plus ou moins ostensible : celui-ci est perçu comme protecteur dans un environnement masculin hostile.

Ce type de conclusion fait froid dans le dos : autant que les vidéos qui nous interrogent sur ce phénomène ominiprésent dans les capitales.

« J’aime faire cours… malgré tout » sur le site « raconter la vie »

j'aime faire cours...Allez… ma petite contribution à un site que j’aime bien (raconterlavie.fr) et qui se propose d’écrire « le roman vrai de la société d’aujourd’hui ». Raconter la vie est également une collection de petits livres « papiers » (joliment colorés) qui parlent de la richesse, de la diversité et des difficultés du quotidien, tout ça avec des signatures d’universitaires (notamment de Rosanvallon, initiateur du projet…) ou d’écrivains confirmés (Annie Ernaux…). Dans ces quelques pages, j’évoque mon quotidien de prof et les cours qui ne se passent pas trop mal… malgré tout. Tout est dans la nuance et… la patience!

Extrait :

« Je sais aussi qu’un cours peut tourner au drame ou, en tout cas, au psychodrame,
pour un rien, une remarque, un geste. Mais tout cela ne se transforme plus en
peur, en angoisse ou en nervosité : je m’attache désormais à ce qui fonctionne,
c’est-à-dire aux secondes, aux minutes, aux heures qui, à force d’obstination,
s’emplissent de silence et d’étude. Comme si la répétition continuelle des cours
avait usé en moi l’inquiétude légitime de se voir débordé par la dissipation des
élèves ou leur agressivité.
Ce temps, cette répétition et la durée qu’ils constituent ont dissous mes
craintes en devenant des valeurs à part entière et en instaurant leur implacable
sérénité : les paisibles minutes gagnées se transforment en heures, en journées,
en semaines, en années scolaires. Oui, obstinément, le temps passé en classe
devient du temps efficace, vivant et vivace, semblable à celui des saisons. »

L’ensemble du texte se trouve .

Ensuite, il vous suffit de cliquer sur la couverture ou le format qui vous convient (j’ai un faible pour le format pdf…).

Résumé des dernières aventures…

ImageUn petit mot rapide pour rappeler à ceux qui m’écrivent ou me demandent d’alimenter mon blog :

1)      Que non… je ne suis ni mort, ni mourant, ni gravement malade ! Enfin, je crois…

2)      Que je suis bien occupé entre mes classes, ma thèse sur Jules Vallès et différents travaux d’écriture au long cours.

3)      Que je cours, avec grand plaisir, à droite et à gauche pour divers colloques universitaires.

Fin septembre, c’était un colloque d’historiens et d’étudiants en Histoire à l’Université de Montréal (AEDDHUM) où j’ai parlé de la faim chez Vallès.

ImageEn octobre, j’ai notamment participé au fameux 39ème Colloque des « Nineteenth French studies » à l’Université de Richmond en Virginie (voir photo). En gros, j’y ai évoqué mon grand Jules, les barricades et les hétérotopies de Foucault.

 

Dernièrement, en avril, j’ai participé à un très beau colloque à l’Université Oxford Brookes, « La banlieue loin des clichés », organisé par le collectif Banlieue Network dont j’ai malheureusement manqué la deuxième partie qui s’annonçait fantastique.Image

En image, le très agréable Headington Hill Hall construit à partir de 1824 où a eu lieu la conférence et où, pour la petite histoire, Oscar Wilde a dansé le 1er mai 1878 (voir Wikipedia).

 

J’aurai le bonheur de finir mon parcours à la mi-mai avec un colloque international dédié à Vallès, à Montpellier où j’aurai la chance de côtoyer la crème des vallésiens.

 

Je ne suis en rien débordé mais bon… il y a toujours quelque chose d’intéressant à lire, à relire ou à écrire et des piles de copies à corriger. Par conséquent, le blog passe (très) souvent à la trappe.

Rendez-vous quand même dans quelques jours, si tout se passe bien…

Salon des Vignerons Indépendants 2012 à la Porte de Versailles : en suivant VinsurVin….

Quelques mots sur un événement parisien qui marque d’une manière ou d’une autre mes automnes et mes printemps depuis une décennie : le « Salon des Vignerons Indépendants » qui se tient à la porte de Versailles jusqu’au lundi 26 novembre 2012.

C’est dans ce lieu extraordinaire où des centaines (oui des centaines !) de vignerons très accueillants font déguster leur production que j’ai découvert deux de mes vins favoris : le Côte-du-Rhône vieilles vignes, Clos Val Seille, Cuvée Saint-Georges de Jean-Marc Bonvin (une véritable boucherie : un vin expressif, plein de caractère, d’une présence à la fois massive et subtile ; je conserve quelques 2003 dans ma cave) et le somptueux Vray Croix de Gay en Pomerol (dont les parcelles jouxtent celle de Petrus) que j’ai goûté dans le millésime 2006 et qui demeure, malgré ses 60 euros, un excellent rapport qualité-prix.

Cette année j’ai organisé ma visite (rapide) au salon selon le « Best-of » de VinsurVin qui proposait une longue liste de vignerons (http://vinsurvin-blog.com/2012/11/06/salon-des-vignerons-independants-porte-de-versailles-paris/).

Cette sélection m’a permis de faire quelques belles rencontres : le Muscadet Sèvre et Maine « Le Fief du Breil » 2010 du Domaine Landron (rien à voir avec le muscadet habituel : c’est plus rond, plus doux, plus aromatique et ça m’a rappelé un Quincy, celui de l’excellent Philippe Portier) ; le Viognier 2010 du Domaine Louis Clerc (vin de cépage très simple mais très expressif et très séduisant qui m’a plus touché que le Condrieu qui m’a semblé plus sophistiqué et moins accessible).

Mais j’ai surtout envie d’évoquer trois vins « coup de cœur » :

1. Le Nuits-Saint-Georges « Les Vallerots » 2010 de Bertrand Machard de Gramont. Un des plus beaux nez de vin de Bourgogne. VinsurVin parle de « salades de fruits rouges » et il n’a pas tort. C’est délicieux. Presque autant que le vigneron, Monsieur Machard de Gramont qui est un véritable gentilhomme, plein de douceur, d’humour et d’hospitalité. Et les prix sont forts abordables (25 euros).

2. Les Riesling Goldesh et Grasberg de Georges et Claude Freyburger. Je suis un grand fan de Riesling depuis que j’ai découvert le Terroir de Zinck et je recommande à tous les amateur de suivre de très près ce cépage aux saveurs étonnantes et, si j’ose dire, contemporaines. Le mélange litchi, verveine et agrumes (même de la clémentine) me fait craquer. C’est délicat, parfumé, fruité et pas cher. J’ai moins accroché sur le Grand Cru Altenberg. Sûrement mes goûts plébéiens.

3. Le Chambolle-Musigny 2010 du Domaine Magnien Michel et Fils. Nez séduisant, bouche équilibré. Un vin que j’aimerais avoir en cave. Je fantasme beaucoup sur appellation Chambolle-Musigny et si je devais m’offrir quelques bouteilles, ça serait sûrement celles-ci.

Voilà, je pourrais citer des dizaines d’autres vignerons tous aussi accueillants et chaleureux : ceux que j’ai cités m’ont juste marqué à un moment donné, dans des circonstances données et en fonctions de mes compétences limitées. Mais je peux commencer avouer que j’affectionne tout particulièrement la Bourgogne et l’Alsace.

A noter, la semaine prochaine, le Grand Tasting 2012 au Carroussel du Louvre avec des vins… prestigieux. Parfois un peu bling-bling…